Il martela ces derniers mots avec une férocité ironique.
— Rien de pareil pour changer notre point de vue sur la vie, les hommes, la justice, la propriété, et tous les problèmes dont nos enrobés de philosophie suent à trouver la solution. Jusqu’ici, tu as eu l’opinion des savants, de la bonne société, des livres. Maintenant, tu vas connaître le sentiment de l’homme qui marche à travers une jungle bondée de dangers et de risques, ne comptant que sur ses yeux, ses poings et sa bonne lame ; de l’homme qui regarde à droite, à gauche, devant et derrière soi, prêt à bondir de côté, à la parade, ou à l’attaque, prêt à toutes les minutes à défendre, à sauver, cette chère et précieuse guenille : notre peau !
Et, persifleur :
— Cette existence te paraît atroce, pas vrai ?
— Dame, — répliquai-je, — je n’en vois pas le charme. Retourner à l’état sauvage !
— C’est justement ce qui fait le charme de cette vie. Dans la vie civilisée toutes nos sensations sont affadies. Boire, manger, dormir, faire l’amour, les actes élémentaires ont perdu leur valeur voluptueuse, à force d’accoutumance. Le système nerveux de l’homme des villes demande des excitants de plus en plus violents et de plus en plus raffinés. La jouissance recule devant lui. L’homme de la jungle connaît les ivresses du premier homme. Le danger et le besoin sont de merveilleuses épices à la sauce fade de la vie. Manger quand on a eu très faim, boire quand on a crevé de soif, mon petit, je t’assure que c’est toucher le fond de la volupté. Et puis, rien ne nous renouvelle, rien ne nous lave de la crasse séculaire des habitudes comme le risque. Le risque, il nous fait goûter la saveur de l’air, les parfums de la nuit, la clarté du soleil. Il aiguise nos sens, jusqu’alors grossiers, ignorants du langage mystérieux des choses, des signes de la nature. Quand tu te promenais dans les bois de la Dordogne, tu ne percevais pas le craquement d’une branche, le froissement des feuilles, le sifflement du vent, comme tu les percevras, toutes ces rumeurs, parfois révélatrices d’une menace, en suivant ta piste dans la jungle. Tu apprendras à distinguer le cheminement silencieux d’un serpent du cheminement non moins silencieux d’un ennemi qui te guette. Mais je t’assure que le sommeil léger de l’homme qui dort dans la brousse, son fusil sous la main, les nerfs bien dressés, prêts à accueillir le moindre avertissement, ce sommeil est meilleur que celui de l’homme des villes, dans ses draps.
Carvès s’était animé de nouveau et j’eus une fois de plus, devant ce visage tanné, émacié, sous ses yeux fixes, la vision d’un oiseau de proie. Mais il reprit avec une gravité plus douce :
— Vois-tu ! C’est peut-être une folie, mais l’effort, la lutte sont pour moi des choses sacrées, ma seule religion. J’ai toujours eu horreur du facile, des besognes commodes. J’ai besoin de « mériter » vis-à-vis de moi-même. Est beau pour moi ce qui est dur, la cime dangereuse à gravir, le fleuve à traverser, une haine à vaincre. Je suis de ceux qui partent à la conquête de la Toison d’or, même si la Toison d’or n’existe pas.
Je surpris le regard de Letchy attaché sur Carvès, tandis qu’il prononçait ces derniers mots.
— Mais elle existe, — continua-t-il, — j’en suis sûr.