Un autre personnage nous observait, assis sur un siège pliant, jouant avec une grosse canne de rotin. Il portait un « sombrero » de feutre clair et un vêtement de teinte sombre, comme il sied aux élégants du tropique. Une mèche argentée s’échappait du feutre. Le capitaine Cupidon était debout à son côté, dans une attitude respectueuse. L’inconnu tournait souvent la tête vers nous, d’un mouvement brusque et autoritaire. Il avait demandé sans doute des explications à Cupidon et celui-ci, à la manière créole, se prodiguait en interminables discours pour ne rien dire.
A l’heure du repas, le capitaine Cupidon ayant généreusement fait apporter quelques bouteilles et la table étant sommairement dressée sur des caisses, au milieu du pont arrière, Carvès proposa de mettre les vivres en commun.
Le repas terminé, l’inconnu, affectant un parfait mépris du reste de la société, s’approcha de nous, la main tendue.
C’était un petit homme à cheveux blancs, très sec, très maigre, avec des mains remarquablement nerveuses et fines. Son teint olivâtre paraissait plus sombre sous l’argent de la chevelure. Le visage avait la coupe triangulaire et allongée des portraits de Greco. Pas de moustaches, mais une barbe grisonnante, taillée en pointe et courte. Les sourcils très noirs se rejoignaient au-dessus du nez. Les yeux étroits et allongés, aux prunelles mordorées, étaient tour à tour fixes et mobiles ; ils pâlissaient et fonçaient suivant l’humeur du personnage. Le caractère principal de cette physionomie était une instabilité dont on n’aurait su dire si elle était le résultat d’une agitation maladive ou bien si elle n’était que le masque changeant d’une personnalité cachée.
— Je me présente, — dit l’inconnu, d’une voix coupante. — Je suis don Juan Manera. Vous allez à Puerto-Leon, j’y demeure. J’y possède quelques plantations. Je ne sais si j’aurai besoin de vous. Mais vous aurez besoin de moi. Le plus sûr est de faire amitié.
Nous nous inclinâmes et prîmes la main qu’il tendait.
— Etes-vous déjà venus à Puerto-Leon, — interrogea-t-il. — Non. Ah ! ah ! Et qu’y venez-vous faire ? Cacao, balata, essences ! ah ! ah ! Vous voyagez pour votre compte !
— Non, — dit Carvès, — pour Piot et Cie, de Bordeaux.
— Ah ! ah ! je connais. Une bonne maison, ah ! ah !