I
LES FORAINS DE L’OCÉAN
Des philosophes ont résolu de supprimer le Hasard. Un mathématicien célèbre, ayant fait sa lecture quotidienne de la Gazette de Monte-Carlo et pointé pendant des années les statistiques de la roulette, a fort bien démontré que ce dieu fantasque n’était qu’un faux dieu et que certains esprits d’élite étaient enfin sur une voie propre à démasquer l’imposteur. Il n’y a pas de place en ce monde où tout obéit au plus rigoureux déterminisme pour les caprices d’un fantôme surgi de l’imagination vulgaire, médiocre supercherie de l’ignorance ; non, de place nulle part, sur la vaste étendue des continents et des mers, sous la calotte céleste, pour ce prestidigitateur qui vient à tout bout de champ culbuter nos châteaux de cartes et tirer de nos chapeaux, de nos poches et de nos vies quotidiennes une effarante kyrielle de contingences hétéroclites.
Toutefois, malgré de si louables efforts et des raisonnements si persuasifs, je continuerai dans le secret de mon cœur à sacrifier à ce Dieu masqué, tragique ou rieur, que je nomme très humblement, et à voix basse « le Seigneur Hasard ». J’attendrai, sans doute, pour renoncer à ma superstition qu’une science plus exacte des probabilités ait fait de la roulette et du trente-et-quarante une opération de père de famille. Il sera temps alors de rendre honneur aux mathématiciens et aux philosophes et de tourner au mur notre divinité moquée, ainsi que font à leurs saints quelques bonnes gens de nos campagnes, selon qu’il vente ou qu’il pleut contre leur gré.
Pour moi, Jean Loubeyrac, replié sur ma cinquantaine grisonnante, dans ce coin du Périgord, berceau de mes modestes ancêtres, où la vie coule avec la même lenteur limpide et monotone que la Dordogne entre ses falaises rousses et ses rives plantées de noyers, c’est en vain que je cherche à démêler les fils embrouillés des vicissitudes dont fut tissée mon existence. De nature paisible, ironique et un peu rêveuse, il faut l’avouer, je n’eus jamais d’autre ambition que ce clos ombragé de châtaigniers d’où je peux aujourd’hui, parvenu au terme d’une aventureuse carrière, réfléchir tout à mon aise sur la fortune et l’« inconstance de son branle divers », comme dit Montaigne, l’inséparable compagnon de mes loisirs. Un grand feu flambant de bois sec, ma pipe, des marrons cuits sous la cendre, un verre de vin doux, voilà pour moi, par un soir d’automne, tel que celui-ci, bise sifflante dans mes arbres et brouillard mouillé sur les chemins, la seule volupté et la seule richesse qui vaillent la peine d’être conquises.
Mais, rien ne peut faire prévoir les brusques fantaisies du Destin. Ce soir même, pour assurée que paraisse mon existence, en entendant gémir les premières voix de l’automne, je me retourne sur mon fauteuil et guigne vers la porte bien close. Qu’un coup de vent fasse sauter le loquet, et cela suffit pour que ce rôdeur sans gêne entre et vous frappe sur l’épaule : « En route, mon bonhomme ! » Dame ! j’en ai tant vu ! Je sais aujourd’hui qu’il faut faire à son foyer la place de l’Inconnu, comme jadis, aux repas, on faisait la place du Passant.
Ah ! monsieur le Mathématicien, vous ne croyez pas au hasard. En dépit des tables statistiques, vous y auriez cru comme moi, si vous l’aviez vu, de vos yeux vu, maigre, dégingandé, étendu de toute sa longue carcasse flâneuse sous le grand soleil du tropique, la tête reposant sur un rouleau de cordage, à l’arrière de la Mariquita, ce matin de juin, il y a quelque vingt-cinq ans, au sortir des Bouches du Serpent. Oui, c’était bien le hasard lui-même, la fantaisie, l’arbitraire, le démon tragi-comique de ma destinée, incarnés à cette place sous les espèces humaines de Jérôme Carvès, prospecteur.
A évoquer cette matinée, sur ces eaux lointaines où le soleil rebondissait en disques d’or, et le vaisseau, toutes voiles dehors, par une bonne brise de noroît ; à l’évoquer, elle surtout, cette étrange figure de mon ami, mon sang coule plus chaud et plus vif dans mes veines. Le vieil homme désabusé se sent tout ragaillardi.
Nette, ma fille, ajoute quelques sarments dans l’âtre. Et encore un coup de ce vin trouble des dernières vendanges pour raviver les ombres !
La Mariquita était un brick, jaugeant deux cents tonneaux, et filant joliment par bonne brise ses quatorze nœuds sur la mer des Antilles. Son capitaine et propriétaire, un mulâtre de la Pointe-à-Pitre, courtaud, musclé, le front bas et la mâchoire carrée, répondait au nom de Cupidon. Le capitaine Cupidon marchait en roulant sur ses fortes cuisses, à l’ordinaire des marins, chiquait, et parlait créole avec une voix grêle aux sonorités puériles, déconcertantes. Il portait aux oreilles d’assez larges anneaux d’or, un pantalon de coutil rayé haut relevé sur la cheville nue et une veste de cotonnade bleue enrichie d’une ancre roussie par le vent de mer et l’humidité. A bord, son chef était orné d’une casquette, mais pour descendre à terre, le mulâtre remplaçait volontiers cette coiffure par un large panama à la mode mexicaine. Un louable souci de l’élégance européenne contraignait aux escales le capitaine Cupidon à chausser ses larges pieds de chaussures de cuir jaune qui lui donnaient beaucoup de mal, tant pour les enfiler que pour les supporter ensuite. Il n’était pas rare que le loup de mer, chassant toute préoccupation de dandysme, se débarrassât de ces encombrants accessoires, et c’est ainsi que Jérôme Carvès et moi fîmes la connaissance de l’honorable Cupidon qui, la face épanouie de bien-être, après une longue torture, ses larges prunelles blanc-bleutées roulant sous l’ombre du chapeau de paille, cheminait sur les quais de Trinidad, ses bottines à la main.
Ce n’est pas sans satisfaction que nous aperçûmes sa silhouette entre les balles de cacao et les barils de rhum. Depuis trois semaines, nous attendions le passage d’un bateau faisant route vers la côte sud-américaine. Le moindre rafiau eût fait notre affaire et nous n’étions pas difficiles quant au confort et au couvert. Cependant, par une fatalité bien connue des voyageurs, la dernière goélette en partance pour Puerto-Leon, notre commune destination, avait largué, la veille de notre arrivée. Nous nous logeâmes non loin de Marine Place, à l’Hôtel de France, tenu par un compatriote qui nous versa toutes sortes de bonnes paroles et autant de whisky-sodas qu’il était nécessaire pour nous faire prendre patience.