Trinidad, perle du Tropique, nous offrit sa Savane claire, où, sous les manguiers et les palmiers, paissent des vaches helvétiques, ses boutiques parfumées de gin et de cannelle, ses vérandas fleuries d’hibiscus et de flamboyants. Mais les délices de Port of Spain sont coûteuses et nos ressources — d’ailleurs médiocres — avaient une fâcheuse tendance à s’épuiser. Nous parcourûmes sous le soleil de plomb — on était au début de la saison chaude — ces interminables quais gris, poussiéreux et charbonneux où s’accumulent les richesses des Iles. Sous les arcades se pressait une foule sordide et bigarrée, des Hindous enturbannés, des Chinois en pantalons de soie noire, des Malais, des métis, des nègres. Une lumière cruelle suintait d’un ciel cotonneux. Les magasins, les entrepôts, les banques, les agences de navigation s’alignaient, laissant entrevoir dans l’ombre des salles étouffantes des silhouettes blanches penchées sur des chiffres, un Chinois derrière son comptoir. Parfois s’échappaient d’une porte des bouffées d’épices, ou l’odeur un peu écœurante du bois de rose.
Nous interrogions les matelots, les portefaix, les débardeurs et ces flâneurs qui, débarqués on ne sait d’où, attendent d’invraisemblables embauchages, humant, les yeux mi-clos, en connaisseurs, appuyés sur un baril ou sur un rouleau de corde, les senteurs mêlées du goudron, du charbon et de la saumure. Dans la vaste rade bordée de cocotiers et que dominent les montagnes volcaniques souvent encapuchonnées de fumées, des steamers étaient à l’amarre, de gros cargos aux flancs rouillés, des charbonniers noirs et rouges, et aussi de fins voiliers, bricks, goélettes, lougres, sloops, et cotres, leur toile repliée et balancée mollement par les houles de l’Atlantique. Des vapeurs étaient sous pression pour la Nouvelle-Orléans ou les Grandes Indes ; des goélettes feraient voile bientôt pour Sainte-Lucie, la Dominique ou Surinam, mais aucune ne nous conduirait jusqu’à ce Puerto-Leon dédaigné des plus infimes trafiquants : Puerto-Leon où nul n’espérait prendre un chargement de cacao, de café ou de gomme balata, mais vers quoi convergeaient les ambitions de Jérôme Carvès ainsi que nos communes destinées.
Ayant successivement parcouru le North Quay, le South Quay, les ruelles avoisinantes, les « saloons » et les académies de billard, lassés de voir s’allonger chaque jour la note de notre dépense, nous errions assez lamentablement sous les ombrages du « Cipriani boulevard », à l’heure où les équipages, les nurses, les babies et les demoiselles sapotilles vont goûter la fraîcheur sur les pelouses de la Savane.
Un orchestre criard déchirait le lourd et silencieux après-midi. Sur le sombre tapis de verdure de la promenade s’arrondissait, éblouissant, pavoisé aux couleurs anglaises, un cirque, un vrai cirque, comme il en passait parfois jadis dans mon village. Un peu de brise gonflait les parois de toile, agitait le pavillon. Une parade annonçait la représentation du soir : un paillasse chevelu maillochait la grosse caisse, un athlète en maillot rose choquait les cymbales, les cascades du piano mécanique ruisselaient dans l’or crépusculaire. Sous les rayons du soleil prêt à disparaître derrière le front de la sourcilleuse soufrière, les cuivres flambaient d’un éclat triomphal ; les loques bariolées d’azur, de violet, d’écarlate avaient des stridences de trompettes et les palmiers de la Savane inclinaient majestueusement leurs éventails, en hommage à l’Ecuyère, corsetée de velours cramoisi, présentant une lourde haquenée grise caparaçonnée comme elle.
Des forains ? Surgis miraculeusement dans cette île ! O rumeurs des lointaines vacances — manèges, orgues de Barbarie, féeries de l’enfance ! — Des forains de l’Océan !
Sur le placard on lisait en capitales blanches : « Première représentation du Cirque Wang — Great attraction. » Le spectacle commencerait à huit heures ; le prix des places était de deux shillings : suivait un copieux programme où figuraient les noms illustres de Miss Carolina, écuyère ; de Miss Letchy, acrobate ; du Dr Van Sleep, dresseur d’animaux savants et de Peter Boom, excentrique. L’affiche indiquait que le Cirque Wang, en tournée à travers les Antilles, et sur les côtes du littoral américain, ne demeurerait à Port of Spain que huit jours.
Nous fûmes exacts au spectacle. M. Peter Boom était fort réussi avec son masque enfariné. Mlle Letchy évoluait vertigineusement au trapèze. Les loges peuplées d’Anglais du Service, visages de brique sur la blancheur des plastrons ; les stalles inférieures, où s’entassait une population hybride de noirs, de sangs-mêlés, d’Hindous et de coolies, applaudirent frénétiquement. Les nègres hurlaient leur enthousiasme pour Miss Carolina et son large cheval pommelé, en ce jargon mêlé d’anglais et de créole qui fait une si curieuse rumeur de volière. Mais Jérôme Carvès et moi avions une idée, la même.
Au premier entr’acte, nous sollicitâmes du policier noir, en vêtement bleu et casque à pointe, qui gardait l’accès des écuries, l’autorisation de voir M. Wang, le directeur.
M. Wang n’estropiait pas l’anglais comme le font bon nombre de ses compatriotes du Céleste Empire. Il était vêtu à l’européenne d’un complet gris et d’un chandail, portait les cheveux courts, mais ne renonçait pas aux lunettes d’or dont les cercles luisaient dans ses orbites jaunes. Il s’inclina fort poliment, sur la présentation de nos cartes, et nous considéra, sans mot dire, de ses yeux aux coins bridés.
Après quelques compliments et une vague promesse de signaler les mérites du cirque Wang dans une gazette européenne, qui n’altérèrent pas l’impassibilité de M. Wang, Jérôme Carvès attaqua la grande question.