« — Il l’a envoyé dans les bois, dans le pays de la fièvre, là où il y a de l’or… Don Antonio n’a plus que cet espoir. Son avarice prévoit le moment où les chers sacs devront se vider. Or, son vice lui a fait rater dernièrement de très importantes affaires. Ce n’est pas que son crédit soit ébranlé ; on le sait encore solide. Mais les grandes maisons de Caracas, de Trinidad, de Ciudad Bolivar, ne veulent plus avoir affaire à lui. D’autre part, ses débiteurs — et Dieu sait s’il en a — tous ces gens — dont beaucoup sont au pouvoir — qu’il a pressés comme des citrons, sont plus ou moins ouvertement ligués contre lui. On lui a fait manquer des contrats avantageux. La douane qui est aux mains de Diego Diaz lui a joué de vilains tours et lui en jouera d’autres. Don Antonio se sent cerné. Il est seul. Il est vieux.
« Toujours est-il qu’il veut jouer son dernier atout. L’atout, c’est le placer ! don Antonio, qui ne sort jamais de Puerto-Leon, sait, par certains informateurs, des chercheurs de balata, qu’à trois semaines de marche d’ici, sud-ouest, il y a des terrains aurifères.
« Les yeux de Barju s’élargissaient, dans l’extase d’une vision mirifique. Il répéta :
« — Des trésors ! l’Eldorado quoi, comme on dit. On a soupçonné l’existence de ces gisements depuis longtemps, mais ceux qui y sont allés ne sont pas revenus. Don Antonio, bon père, y envoie son fils avec une petite équipe de travailleurs. Si Miguel a la chance, il fera les sondages, rapportera des échantillons. Suivant la valeur du placer, don Antonio le gardera pour lui ou en proposera la copropriété, à charge d’exploitation, à l’Agence Minière Tropicale.
« — Vous avez dit à l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ? — insistai-je.
« — Oui, vous connaissez ?
« — Un peu.
« Barju resta un moment silencieux. Je voyais qu’une pensée le travaillait, mais que ses lèvres hésitaient à l’exprimer. Ses yeux roulaient dans l’angoisse d’un enfantement pénible. J’aidais à l’accouchement en faisant rapporter du tafia. Et Barju parla avec une voix d’enfant.
« — Barju connaît le placer, — murmura-t-il. — Barju connaît la route.
« Il tira de sa poche une feuille de papier jaunie, froissée, sur laquelle était tracée au crayon une carte à demi effacée, qu’il couvrit de sa main, précipitamment.