« Barju sourit mélancoliquement et leva la main en signe de protestation ironique.
« — A Dieu ne plaise !
« Il me tint à peu près le discours que m’avait tenu don Juan. J’avais eu soin de remplir son verre à plusieurs reprises et Barju devenait à chaque minute de plus en plus communicatif. Il ajouta, en confidence :
« — Antonio Sampietri a de gros embarras. Ses affaires marchent mal. Je vous en parle en connaissance de cause et parce que vous m’inspirez confiance, Sampietri m’a employé plusieurs fois pour tenir sa comptabilité. Un désordre, monsieur, une « anarchie » ! c’est drôle, chez un homme si avare, qui a trimé dur pendant sa vie. Mais voilà, lui, ce qu’il aime, c’est l’argent, l’argent liquide, les belles piastres, les dollars d’or, il les aime tant qu’il passe son temps à les ranger, à les empiler, à remplir de petits sacs, à les vider ensuite. Un fou, quoi ! Il est devenu comme ça peu à peu. Avant, le commerce marchait. C’était le bois de rose, les essences, le balata, le café, tous les trésors de ces pays. De ce temps, don Antonio était respecté, craint. Aujourd’hui, on le tient pour une loque. L’argent l’a tué, cet homme-là. Par avarice, il n’achète plus. L’argent qui circule lui fait horreur ; il ne veut plus qu’une pièce sorte de ses coffres, ou bien il faut qu’elle y rentre vite, avec des petits. Don Antonio a encore un faible pour l’usure. Ah ! monsieur, ce qu’il l’a pratiquée, la petite semaine, les gages et les gros intérêts. Voyez-vous, à Puerto-Leon, il n’y a qu’une distraction, le poker. Le poker a rempli les coffres du père Sampietri qui ne joue jamais. On peut dire qu’il a du papier de tous les planteurs du pays et même du général Diaz. C’est bien pour ça, d’ailleurs, qu’il n’est pas encore en prison, car, paraît-il, il fait aussi la contrebande des armes. Et ça c’est un jeu qui rapporte gros — mais dangereux, dame, dangereux, avec Diaz…
« — Et son fils, Miguel ? — interrompis-je.
« La figure de Barju s’éclaira d’un sourire.
« — Miguel ! Pauvre garçon ! Un simple d’esprit ! Joueur, débauché, violent et faible ! Encore un que le poker a vidé, et les filles — toutes les garces de Puerto-Leon lui ont tiré de l’argent. — Sournois par-dessus le marché, et mauvais coucheur. Il ne craint que son père, car vous savez, chez les Corses, le père, ça compte ! Alors le père, désespérant de faire quelque chose de lui, l’a expédié, il n’y a pas longtemps — huit jours peut-être avant l’arrivée de la Mariquita…
« Je versai de nouveau à boire à Barju, qui s’essuya lentement avec le revers de sa main, et se pencha vers moi, un doigt sur la bouche, minaudant, les yeux humides :
« — Et je sais bien où papa l’a envoyé, ce cher garçon !
« — …