Une ombre surgit devant nous.

C’était Barju. Sa petite silhouette noire se découpa un instant sur le miroitement de l’eau. Les pirogues attendaient, cachées dans les roseaux. Carvès m’embrassa. Un sifflement très doux. Le bruit étouffé des rames. Des ombres disparaissent noyées dans la grande trouée. Le silence.


A l’aube, je songeais que la pirogue de Carvès devait glisser sur les eaux moirées par le soleil levant à travers l’éveil de la forêt. Et, comme le jour où j’avais guetté sur le bord du « gour » l’aventureux compagnon descendu dans l’abîme, de même j’allais attendre — non plus une heure, mais des semaines — solitaire, angoissé, le retour de celui qui m’avait arraché à l’existence facile, à la douceur de ma terre natale, au loisir sans ambition et m’avait entraîné vers une terre de désolation, d’âpre sécheresse et de mort.

Attendre ! Il n’est pas de pire supplice en l’humaine condition. Chaque heure creuse un peu plus la plaie douloureuse. La nuit endort la douleur, mais le matin la réveille et son aiguillon n’est que plus acéré, au moment de commencer une nouvelle journée. L’aube, qui baigne de sa rosée le cœur de l’homme heureux, fait jaillir les larmes de celui qui souffre. L’épreuve du matin, tous ceux qu’ont rongés l’angoisse et l’affliction la connaissent. C’est la plus redoutable qu’ait à vaincre celui qui s’accroche désespérément à l’espoir.

La morne succession des jours torrides commença. Puerto-Leon, son sol et ses maisons couleur de sang s’écaillaient, comme une croûte devant un four. Les montagnes dressaient sur un ciel d’un bleu dur leurs blocs incandescents et déchiquetés. Au soir tombant, d’infâmes odeurs rôdaient sur le port. Le spectre grelottant de la fièvre traînait sur les bords du fleuve, et, s’il m’arrivait pour chercher un peu de fraîcheur de sortir de la ville, je devais revenir hâtivement sur mes pas, surpris par un frisson sournois, plein de menace. L’après-midi, il y avait danger de mort à sortir et je m’abrutissais en d’interminables siestes dans ma chambre, qui avait au moins un mérite — le seul — celui d’une fraîcheur relative.

Le conseil d’Antonio Sampietri « une bonne dose d’opium » me revint à la mémoire. J’eus bonne envie de recourir aux pavots endormeurs. Il y avait des Chinois à Puerto-Leon et l’idée me vint de solliciter — moyennant finances — de M. Wang, son aimable intervention auprès de ses compatriotes.

Le cirque Wang avait installé sa tente arrondie sur cette « plaza de la Libertad » dont s’enorgueillit Puerto-Leon, où la liberté n’existe guère, délectable utopie, que sur le fronton des monuments et les plaques bleues des avenues. Les affaires de M. Wang devaient prospérer, car les habitants de Puerto-Leon, sevrés de distractions, se précipitaient en foule sur les gradins du cirque les soirs de représentation. Un spectacle à Puerto-Leon était une aubaine que les plus hauts personnages de l’Etat se gardaient bien de mépriser. C’est ainsi que je vis, à plusieurs reprises, le général Diego Diaz entouré de son état-major, applaudir aux prouesses de Letchy ou de miss Carolina.

Le Président était un mulâtre de haute taille, vêtu d’un uniforme bleu fort doré ; la tête crêpue, se balançant sur de larges épaules ; le regard à la fois bestial et insolent. Le général avait de nombreuses bagues aux doigts et tirait souvent un chronomètre enrichi de brillants, oublié, paraît-il, par l’ex-président, dans un départ précipité. Quant à ses officiers, la plupart étaient d’anciens gardiens de bétail, enrichis par la fortune rapide de leur maître ; des gaillards à la peau cuivrée — beaucoup de race indienne — solides et sombres, armés jusqu’aux dents.

A l’entrée du cirque, je rencontrai Letchy. Je n’avais pas revu la jeune femme depuis notre débarquement.