Carvès, assis sur mon lit, les jambes croisées et les mains dans ses poches, sifflotait.
Le soir venu, nous nous rendîmes au cabaret de la « Fé en Dios ». Barju nous attendait. L’employé de banque, dont la rencontre me parut une nouvelle manifestation du Hasard tout-puissant, était doux et obséquieux. Il eût fait un excellent domestique. Carvès exposa son plan de campagne. La première partie du voyage se fait en pirogue. On descendrait ainsi jusqu’à la Crique Salée où on laisserait les embarcations. De là, on couperait à pied par la brousse jusqu’à la zone de prospection.
— Et si vous rencontrez Miguel ? — dis-je.
— Eh ! bien, — fit joyeusement Carvès, — nous ferons connaissance !
Le « Docteur » se chargeait de trouver porteurs, rameurs, et pirogues. Je devais acheter les vivres. Carvès avait apporté des munitions abondantes et deux carabines. Il m’en laissa une.
— Si dans deux mois, — me dit-il, — je ne suis pas rentré, tu pourras essayer de venir à ma rencontre. Voici mon itinéraire. J’ai écrit à l’agent de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. à Puerto-Colombia pour lui annoncer que j’entreprenais une tournée de prospection. Il connaît ton nom. En cas de besoin, adresse-toi à lui.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Sampietri avait déjà dix jours d’avance. Le départ eut lieu trois jours plus tard — le Docteur avait été un collaborateur précieux — dans le plus grand mystère, au milieu de la nuit : Carvès devait retrouver Barju et sa suite sur la berge, à une heure environ de Puerto-Leon, passé le poste de douane. Il était sans armes et sans bagages. Je l’accompagnai, le cœur étreint d’une angoisse mortelle à l’idée du retour qu’il me faudrait faire, tout à l’heure, solitaire, dans ce monde étranger, brutal, hostile, où j’allais de longues semaines vivre, isolé, menacé peut-être.
— Te souviens-tu, — lui disais-je, — du soir de notre rencontre ? Nous marchions aussi le long d’un fleuve et tu me disais : « Bientôt nous verrons la Croix du Sud. »
— La voici !
En face de nous, la muraille de la forêt se dressait, masse plus sombre que la nuit elle-même. Du ciel tombait un pâle rayonnement sur la cime des arbres dont on devinait, étalée à l’infini sous les étoiles, l’ondulation immobile. La rivière déchirait la forêt en une large brèche plate et miroitante, un vaste couloir enfoncé dans les ténèbres. Le clapotis des eaux entre les tiges des joncs et les racines des palétuviers était la seule rumeur dans le silence de la jungle proche. A mesure que nous approchions de l’endroit d’où mon ami s’éloignerait pour toujours peut-être, je me sentais envahi d’une frayeur et d’un tremblement de tout mon être, comme à la révélation d’un atroce mystère panique.