A travers la fournaise des rues, je courus comme un insensé. Le poste du câble était, pas loin du port, un grand bâtiment de planches orné d’un drapeau français. Je le revois encore. C’est une image ineffaçable. Je poussai la porte à claire-voie. Devant le guichet, un Carvès aussi déguenillé que Barju, également en terre cuite, la barbe longue, un machete luisant à la ceinture de son pantalon, le vêtement ayant perdu toute forme et toute couleur, ouvert sur le torse nu. Il tourna un instant vers moi ses yeux qui brûlaient d’une flamme intense. Son visage était émacié, sale, creusé de rides, mais beau, beau comme devait être le visage du coureur de Marathon, expirant. Je voulus l’embrasser. Il me repoussa.
— Encore quelques minutes.
Et il reprit la dictée de son télégramme. Je m’assis ; mon cœur battait à grands coups sourds dans ma poitrine. C’était une dépêche interminable. J’écoutais. Je distinguai des choses étranges, insignifiantes, absurdes : « Excellent voyage… La température est un peu élevée… »
Tout à coup, un ouragan envoya battre la porte contre la cloison. Un autre homme avait bondi sur le guichet et, voyant Carvès accoudé paisiblement, cet homme fléchit sur ses genoux et passa la main sur son front.
Je me levai brusquement. Barju fit un geste. Carvès ne se retourna pas. J’entendis dans le silence de la salle sonore, dans l’angoisse de cette seconde, le tic tac du télégraphe et Carvès qui continuait : « En somme, tout lieu d’être satisfait du résultat de ma mission. »
L’inconnu avait disparu.
— C’est Miguel Sampietri ! — dit Barju.
Carvès souriant se tourna vers moi.
— La dépêche pour l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., la bonne dépêche, est partie déjà. Mes titres sur le placer sont établis à l’heure qu’il est. L’Agence fera le nécessaire auprès du Gouvernement. Il ne fallait pas que l’autre pût interrompre la communication ou télégraphier tout de suite. Alors j’ai envoyé à ma mère un câble de quatre cents mots… Et maintenant, embrassons-nous, mon vieux…