— Et puis, eussiez-vous la clef du Nirvâna, vous n’auriez pas le droit de quitter votre ami. Il reviendra, j’en suis sûre. Il faut l’attendre, patiemment, sans fièvre, car il reviendra. Il est imprudent, certes, mais il est audacieux. Et quand il sera de retour, s’il n’a pas réussi, il faudra le consoler ; et s’il a réussi, il faudra le défendre, car il y aura de terribles haines autour de lui. C’est votre tâche. Vous ne pouvez pas y manquer. Heureux, vous qui avez à remplir les devoirs si doux de l’amitié. Moi, j’ai une tâche plus dure et solitaire !
— Laquelle, Letchy ! un secret…
— Bonne nuit, — me dit-elle. — Il est tard et je suis brisée de fatigue. Et surtout, pas de drogue !
Deux jours plus tard, la Mariquita levait l’ancre…
Les jours passèrent. Le souvenir de ces deux mois d’attente, de la rouge solitude de Puerto-Leon, sous un ciel de zinc chauffé à blanc, de ce rivage enfiévré de soleil et de nostalgie, pèse encore sur moi, comme le souvenir d’une mauvaise ivresse ou d’un cauchemar. Mais les paroles de Letchy avaient agi comme un cordial : « Tu dois attendre », me répétais-je, aux jours d’accablement. Et j’attendis sans nouvelles, j’attendis…
Je demeurais toujours à l’hôtel Victoria où M. Breitkopf, après le départ du général haïtien, m’avait donné un appartement plus confortable, bien que la propreté de son établissement laissât à désirer. De ma fenêtre dont les volets étaient soigneusement fermés dix heures par jour, je distinguais le port, où la Mariquita ne se balançait plus, les établissements Sampietri, inanimés, le passage d’une barque guidée par des rameurs noirs, l’ombre des palmiers sur le sable frangé d’argent.
A la fin d’une après-midi, comme je terminais une lourde sieste, coupée de rêves, moite de sueurs, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement. Un être en guenilles, demi-nu, couvert d’une poussière rouge qui lui donnait l’apparence d’une statue de terre cuite, la barbe hérissée, semée de poils blancs, se précipita sur mon lit. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je reconnus Barju.
— Victoire, — s’écria-t-il, haletant, — venez vite, le patron est au télégraphe.