Carvès parlait peu. Il ne voulait ni d’un bluff criard, ni de réclames charlatanesques. Mais quand il exposait les chances de l’exploitation à quelque personnage de poids, comme Archie W. Mackinson (cafés et cacaos) ou Vicente Perros, le lieutenant du port, il était bien rare que l’interlocuteur ne partît pas convaincu. Carvès avait une manière à lui, brève, ardente, qui réduisait une conviction opposée en cendre, comme une lentille consume un morceau d’amadou. Il en faisait l’épreuve sur moi, et peu à peu mon scepticisme fondait. Le mirage opérait. Cette parole magique « Eldorado » devenait une réalité précise, à portée de la main. On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais l’or en a une, subtile et qui grise de loin. Je la respirais dans le vent lourd qui soufflait des terres, apportant la fièvre, le vent qui avait passé sur la brousse, chargé de miasmes, mais plus chargé encore de rêves et d’espoir. Le soir venu, assis sur une pile du quai, contemplant les astres dans le ciel nocturne qui, plus que l’Océan, donne à l’homme le sens angoissé de l’infini, Carvès et moi devisions de la route à suivre. Et les étoiles m’apparaissaient comme un palpitant symbole de notre fortune, des trésors que nous allions conquérir. La Toison d’or ! un plus brûlant souffle de convoitise n’avait pas gonflé les voiles des caravelles, et les cœurs des conquérants, qui battaient sous les pourpoints de buffle et les cuirasses d’acier damasquiné, n’avaient pas battu plus fort que les nôtres, aux temps anciens des épopées transocéaniques. Puissance du rêve qui mène les hommes, donne un sens — illusoire mais enivrant — à leur course vers la mort.
Ainsi Carvès m’avait parlé au bord du « gour », et j’étais encore auprès de lui, l’enfant d’abord étonné, craintif, puis résolu à le suivre.
Deux mois environ s’étaient écoulés depuis le départ de la Mariquita. Je songeais que le temps était proche où je reverrais Letchy.
Ce fut justement le soir d’un orage violent que la Mariquita, démâtée, donnant du bord, entra dans la baie, semblable à une mouette que la tempête chasse de vague en vague. Heureusement pour lui, le voilier n’avait eu qu’une « queue de cyclone », sans quoi nous n’eussions jamais revu la carrure ruisselante de Cupidon, la mine jaune et effarée de M. Wang, et le pâle visage de Letchy. L’alerte avait été vive. Le cyclone signalé de port en port, avait passé à une quarantaine de milles environ de Puerto-Leon, au moment où la Mariquita venant de Cuba, entrait dans les eaux colombiennes. Le capitaine Cupidon s’en était tiré avec son mât de beaupré abattu, un bordage défoncé et de l’eau plein sa cale.
Quand le brick entra en rade, la mer avait cette teinte vert foncé, zébrée de rictus livides, qu’elle prend par les gros temps. D’énormes ballots de nuages, violets et rosâtres, roulaient sur l’horizon. Très basse, au ras de l’eau, une bande claire, sur laquelle se détachait la crête déchiquetée des houles. On eût dit que l’océan avait soudain gonflé au point de presser le ciel. Ce déplacement de niveau était plus effrayant encore que les vagues furieuses, hérissées de panaches glauques et blêmes qui se brisaient, en hurlant, sur le môle. Le vent sifflait, balayant des mouettes qui chaviraient, plongeaient au creux des lames et venaient à tire d’aile chercher un refuge sur les rochers où elles s’assemblaient, criardes.
Letchy et moi cheminâmes ensemble jusqu’à l’hôtel Victoria. Elle m’interrogea aussitôt sur le résultat du raid de Carvès.
— Ah ! — dit-elle, — comme je suis heureuse qu’il ait réussi. D’ailleurs, j’en étais sûre. Je vous l’ai dit : c’est un vainqueur.
La mort de Barju l’assombrit.
— Vous avez deviné, je pense, que cette besogne était signée : Miguel Sampietri ?