— Tiens, me dit Carvès, don Juan nous invite à faire un poker chez lui, la semaine prochaine. Tu viendras. Une petite partie de temps en temps, ce n’est pas à négliger. D’ailleurs, — ajouta-t-il, — je crois que je rencontrerai Miguel Sampietri et, dame, c’est pour me tenter ! Et maintenant, à la besogne.


Carvès loua une baraque de bois qu’il aménagea en bureau. Un ancien comptable de Sampietri, M. Napoléon Garbure, fut chargé de l’administration embryonnaire du placer Eldorado. M. Napoléon Garbure était un ex-fonctionnaire colonial français qui avait eu des malheurs et ne songeait pas à rentrer dans sa patrie. Il avait un visage insignifiant et bouffi, d’une teinte jaune fort repoussante, de petits yeux plissés, un ventre bedonnant ; et il s’exhalait de sa personne une odeur de transpiration. M. Napoléon Garbure était résigné à Puerto-Leon, à sa maladie de foie et à la vaine monotonie des jours. La colonie l’avait engraissé, mais avait pompé ses globules rouges. Il ne réagissait plus. Depuis des années qu’il vivait sur ce rivage, il trouvait dans le brandy-cocktail sa seule raison d’exister, il avait perdu toute faculté de réagir devant les hommes et les événements. Il exerçait des métiers vagues et tirait peu de profits d’une petite plantation de cacao acquise sur les bénéfices d’une part de placer. Une mulâtresse lui servait de « Ménégère ». C’était le type parfait du « raté » tropical, bonhomme, flegmatique, ridé par le soleil, maté par cette langueur qui monte d’une terre humide où les énergies s’étiolent, les volontés s’affaissent, les muscles s’amollissent, lente dissolution au bout de laquelle ce qui fut un homme n’est plus qu’un peu de rêve confus dans beaucoup de chair flasque, cinglée passagèrement par le fouet des alcools.

Un large placard de carton fut accroché à la porte. On lisait :

« Agence Minière Tropicale.

« Les inscriptions pour le Placer Eldorado sont reçues de 6 heures à 9 heures du matin.

« Agent : Carvès. »

Les hommes qui désiraient monter au placer recevraient une somme pour leur équipement et leurs vivres, plus une part de pépites, ou de poudre. La caravane devait être organisée en trois semaines. Il fallait des charpentiers, un arpenteur-géomètre, des piocheurs, des porteurs, des pagayeurs pour les pirogues. La petite expédition comprendrait une cinquantaine d’hommes. Carvès en prendrait la direction.

Le recrutement et l’approvisionnement demandaient pas mal de temps. Les mineurs ne se trouvent pas en un jour, dans un port abandonné comme Puerto-Leon. Ce n’était pas le premier comptoir d’or qui s’ouvrait. Aucun n’avait prospéré. Miguel Sampietri ricanait, quand on prononçait le nom du placer devant lui :

— Je le connais, — disait-il, — je n’en ai pas voulu. La belle affaire pour l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. ! L’or, ils feront bien de l’y porter avec eux. Et ils l’y laisseront, avec leur peau, dans les marécages. Eldorado ! Laissez-moi rire. J’en sais quelque chose. Bien malin qui me repincerait à y retourner.

Carvès était un inconnu. Bien que l’entreprise fût patronnée par l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T., pouvait-on savoir s’il ne s’agissait pas d’un aventurier comme tant d’autres ? Pourtant le raid avait fait grande impression.

— C’est un homme ! — disaient de vieux chercheurs d’or qui n’avaient jamais fait fortune, mais n’avaient pas perdu le goût de la forêt.