Le port reprenait ce matin-là une apparence de vie. L’air était moins étouffant. Des vendeuses de fruits promenaient leurs paniers, juchés haut sur leurs têtes, et le soleil allumait l’écorce des oranges. Des porteurs s’affairaient. Il y avait quelques ballots de café et de cacao à embarquer, des cotonnades à décharger. Les grues rouillées grinçaient et leur aigre rumeur était plus agréable que le pesant silence habituel. Les coups de sifflet, les cris des hommes d’équipage déchiraient heureusement la torpeur qui envoûtait les eaux métalliques et l’argile sanglante de Puerto-Leon.

J’aperçus don Juan Manera, la canne à la main, en conversation animée avec le lieutenant du port, et suivi à bonne distance par un petit groupe de gaillards robustes, mais de bien mauvaise mine. Depuis quelque temps, on ne rencontrait guère l’Espagnol sans son escorte. Il devait avoir de bonnes raisons pour adjoindre à ses promenades cette peu séduisante compagnie. Des rixes avaient eu lieu dans des cabarets — à la « Fé en Dios » on avait ramassé un cadavre — entre les partisans du gouvernement et les révolutionnaires. On disait que le parti de Lopez Mendoza avait, grâce à don Juan, pris un nouveau corps, que l’ex-président attendait à Trinidad une occasion favorable pour débarquer, un jour ou l’autre, sur la côte américaine, rassembler ses amis, et marcher sur Puerto-Leon. J’avais même ouï dire une fois par un capitaine hollandais, hôte de M. Breitkopf, que le cirque Wang, le Chinois et le jovial Cupidon n’étaient peut-être pas étrangers à toutes ces machinations.

Carvès, qui s’était rendu à bord avec la chaloupe de la Santé, dégringolait la passerelle, brandissant des papiers.

— Ça y est, — me cria-t-il. — Nous voici sûrs de notre affaire. L’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. consent à entreprendre l’exploitation du placer, à ses frais. Je suis chargé de tout organiser. Un chèque de cinquante mille à toucher à la Brasilian Bank, ici. D’autres envois suivront plus tard. Il faut que nous soyons en route dans un mois. Ah ! mon vieux ! mon vieux ! quelle chance !

— Chut ! — dis-je. — Il y a des mots qu’il ne faut pas dire.

— Tais-toi, mauvais prophète ! Et puis, voilà ton courrier !

Il ajouta en riant :

— Une lettre de ma mère. Elle n’a rien compris à mon câble de quatre cents mots. Le facteur du pays n’avait jamais rien vu de pareil. Elle m’a cru fou. Pauvre vieille !

Quelques lettres insignifiantes. Sauf celle, prévue, de Fasie, écrite par un clerc de notaire, confuse, sans autre pittoresque que celui de la syntaxe, parlant du prix de la volaille, de la récolte probable, des maladies de la vigne. Mais si palpitante d’humble tendresse, imprégnée de l’odeur de mon grenier à foin, de mon cellier, de toutes ces choses qui étaient dans mon sang et dans mon cœur. Je courus à ma chambre, et couché sur mon lit, je sanglotai sur ce papier, couvert de la fine anglaise du tabellion, grossièrement signé par ma nourrice en caractères bousculés et gauches, comme sa propre démarche quand elle est en retard pour la messe de six heures, le dimanche.

Lorsque la sirène du paquebot émut de son hurlement rauque et prolongé le silence de ma sieste, je n’eus pas le courage d’aller sur le port, faire un signe d’adieu au navire en partance.