Don Antonio s’enferma à double tour dans la pièce étroite, éclairée par un vasistas terne et constellé d’ordures de mouches, qui renfermait son coffre-fort. Un gros revolver était posé près de lui. L’un après l’autre, il sortit les sacs pleins d’or. Il y avait des louis, des dollars, des livres sterling, des piastres et aussi des sacs de pépites et de poudre. Il fit des tas avec les pièces, puis soudain, brouillant le tout, il laissa tremper ses mains dans ce flot de métal froid, fauve comme l’eau-de-vie, et d’où montait une ivresse plus terrible que celle de l’alcool ou de l’amour.
Et don Antonio Sampietri, se souciant fort peu de courir à sa perte, conçut le dessein insensé de faire rentrer toutes ses créances usuraires. Les nombreux débiteurs reçurent une invitation en règle à verser intérêt et capital. Puerto-Leon retentit d’injures et d’insultes à l’adresse de ce ladre infâme, de ce peigne-cul, de ce grippe-sou. Des faquins du port, payés par des joueurs insolvables, vinrent lancer des pierres à travers les fenêtres des entrepôts abandonnés. Comme don Antonio se promenait un soir sur l’appontement, un morceau de fer lancé avec force lui effleura l’oreille. Il ne put distinguer son agresseur, mais rentra chez lui, haletant de peur, car le Corse n’était plus courageux, dès qu’il était loin de son or.
Parmi les débiteurs, se trouvaient de puissants personnages. Don Juan Manera dit à Miguel :
— Ton père est fou ! — et ne répondit pas à la lettre.
Mais le président Diaz, qui en savait assez long sur le Corse se frottait les mains, et répétait jovial :
— Hombre ! Ce Corse est un farceur ! mais ce sera lui, le dindon de sa farce.
Ainsi, autour de la maison Sampietri et Fils, se bouclait un cercle de haine, de plus en plus étroit. Don Antonio ne pouvait plus sortir sans être hué. Il se tenait sur le seuil de sa maison, pareil à un vieux sanglier qui défend sa tanière, et regardait longtemps la mer plate, ronde et dorée par le crépuscule comme un énorme dollar.
VII
BRELAN DE ROIS
Environ toutes les cinq semaines, le paquebot-poste arrivait à Puerto-Leon. Son escale était courte ; il y avait si peu de marchandises ; des colis postaux, des journaux, des lettres, à destination de quelques commerçants, des agents consulaires, des rares Européens échoués sur cette rive. Et cependant le passage du courrier rompait la monotonie torride des jours et faisait battre le cœur de ceux-là mêmes qui n’attendaient rien.
L’arrivée du paquebot qui venait de Trinidad était signalée par le sémaphore, placé sur la montagne à l’extrémité nord de la baie ; un disque rouge et deux boules noires annonçaient que le navire était en vue. La ville entière se rassemblait sur le port pour contempler la lente manœuvre du navire qui, avec des précautions infinies, venait accoster à l’appontement ses hauts bordages où s’accrochaient encore, ruisselantes et rousses, les herbes des Sargasses.