Nous ne revîmes le personnage que sur le pont de la Mariquita. Le capitaine Cupidon, rendu fort obséquieux par quelques billets de dix dollars, ne fit pas de difficultés pour nous accepter à son bord. Il n’y mit qu’une condition : nous apporterions nos vivres. Il fallait prévoir, par bonne brise, cinq à six jours de traversée, et peut-être davantage, par temps calme. Nous nous lestâmes en conséquence de biscuits et de conserves.
Nous nous embarquâmes par une de ces belles nuits veloutées dont seuls ceux qui ont passé la Ligne peuvent imaginer la splendeur. Trinidad reposait sous les palmes. La sombre silhouette des volcans s’infléchissait sur un ciel pailleté d’astres. Un remous phosphorescent caressait la pointe extrême du wharf. Les feux des navires à l’ancre agrafaient d’or ou de rubis le bleu noir de la rade. Un fanal vert indiquait la passe. Un feu bleu et un feu rouge se balançaient à quelques centaines de brasses.
— La Mariquita, — indiqua notre hôtelier qui avait tenu à surveiller lui-même l’embarquement de nos bagages, — un joli bateau, ma foi ! vous avez de la chance ! Son capitaine est un bon marin. L’air bonasse, mais ne vous y fiez pas trop. Tous ces moricauds sont les mêmes. Tout le monde connaît papa Cupidon de la Pointe à Santiago de Cuba, mais personne n’a jamais su de quoi il remplissait sa cale. Enfin, ça n’est pas notre affaire et, personnellement, je n’ai eu qu’à me louer de lui. On dit que les Hollandais de Surinam l’ont à l’œil. Mais il ne faut pas croire tout ce que disent les mauvaises langues. S’il a fait affaire avec le Chinois et tous ses saltimbanques, c’est qu’il a son petit profit, vous pouvez m’en croire. Bon voyage donc, messieurs ! Vous êtes en bonne compagnie et vous ne vous ennuierez pas en route.
Le capitaine Cupidon, en bras de chemise, accoudé au bastingage surveillait le chargement. Des nègres à demi nus agitaient des torches crépitantes. Des corps sombres se mouvaient dans la rouge lueur ; des bras se tendaient, des nuques se roidissaient sous les fardeaux. C’était un spectacle farouche. Les hauts bordages goudronnés du navire pesaient sur notre canot comme des falaises. Et tout là-haut, par-dessus la fine ramure des vergues de perroquet, le feu du grand mât oscillait parmi les astres immobiles.
Cupidon nous pressa sur son cœur et nous frappa dans le dos de sa large et courte patte. Nous étions déjà de vieux amis. Nos hamacs furent placés à l’arrière, un coin du pont ayant été réservé pour nous et nos bagages. Les deux seules cabines du bord avaient été cédées aux femmes. D’ailleurs c’étaient des réduits inhabitables, à température d’étuve et saturés d’odeurs nauséabondes. Il fallait cette nuit-là renoncer à dormir. Le premier chalutier s’éloigna ouvrant un chemin de phosphore. Deux autres vinrent le remplacer et nous vîmes tour à tour s’élever, sanglés de cordages, dans le rougeoiement des torches, les silhouettes apocalyptiques du cheval gris de Miss Carolina, et des kangourous calculateurs de M. Van Sleep.
Le pont étant mal éclairé, nous ne pûmes distinguer les visages des autres passagers qui arrivèrent à la nuit avancée. L’impondérable M. Wang avait naturellement surgi, le premier de tous. Une dizaine de personnages, plus semblables à des fantômes qu’à des créatures de chair et d’os, se découpèrent en ombres chinoises sur l’écran étoilé de la nuit. Quelques lits de sangle avaient été dressés, des hamacs ; un campement s’installa à l’arrière du navire auquel le jusant imprimait déjà sur ses amarres, un obscur balancement.
Le chargement s’achevait. Pièce par pièce, le cirque emplissait le bateau : gradins, portants, accessoires de toute sorte, caisses de costumes, instruments de musique, tout disparaissait dans les flancs obscurs du navire. Le feu rouge du dernier chalutier glissait vers Trinidad. Un canot se détacha du bordage. L’un des passagers, mince figure vêtue de sombre, agita le bras en signe d’adieu. Du canot une voix grave s’éleva. Je distinguai des mots espagnols : « Vaya usted con Dios ! » Un bruit de rames. Le silence.
La Mariquita demeurait seule, chassant sur ses amarres, car le flux était plus fort. Vers l’Est, la mer irradiait une vague lueur, et sur cette bande de clarté, les cocotiers du rivage se dessinaient en noir.
Un commandement retentit. Les hommes d’équipages à leur poste ! « Han, hisse », les drisses grincèrent. La voile de misaine se gonfla sous la brise matinale. Le navire, craquant dans sa charpente, eut une profonde contraction musculaire.