La Mariquita filait vers les fanaux verts de la passe. Le vent nous favorisait. Le capitaine Cupidon nous engagea hardiment dans la Boca Chita, la plus étroite et la plus dangereuse de ces Bouches du Serpent qui donnent accès à la baie de Port of Spain. Nous gagnions ainsi quelques milles. Nous effleurâmes le récif de « Madame Téterond », dont la masse brise l’assaut clapotant des courants, aussi rapides que les eaux bouillonnantes et noires de la Pointe du Raz. La Mariquita avait mis toute sa toile et, sous la pression de la brise s’inclinait légèrement vers babord, ouvrant de l’étrave la mer rosée par les premières lueurs de l’aube. L’eau se déchirait avec le sifflement d’une soierie où mord le ciseau. C’était mon premier voyage à bord d’un voilier. Mon être s’identifiait avec le souple organisme du navire, grisé par cette course vers le large, sur cette immensité embrasée de vapeurs rouges et orangées qui soudain se déploya devant mes yeux.
Le pont baignait dans une irradiation sanglante, une barre de cuivre luisait comme rougie au feu ; les corps des passagers roulés dans leurs manteaux, quelques-uns étendus sur des matelas, d’autres dans les hamacs, se revêtaient d’une gloire tragique. Je songeais aux corsaires qui, jadis, sillonnaient les mêmes flots et cinglaient aussi de la Boca Chita, en quête de bonnes prises d’épices, de poudre d’or ou d’esclaves. Trébuchant à travers l’encombrement des caisses, des bagages, des filins enroulés, je me dirigeai vers l’avant. L’homme de barre, les deux mains à la roue, m’apparut dans cette grave et fière attitude du gouvernail, tout empourpré d’aube, lui aussi. C’était un beau gaillard, à la peau sombre, le torse nu, une ceinture rouge retenant le pantalon de toile ; un foulard s’enroulait autour de son front, accusant la courbe du nez, la coupe allongée du visage, les méplats osseux. Il avait cette physionomie sévère et d’une cruauté hautaine qu’ont encore les rares descendants des tribus indiennes. A son oreille gauche pendait un anneau d’or. A mon approche, il ne détourna pas la tête. Je le contemplai quelques instants, me demandant si mon rêve ne se vérifiait pas mystérieusement et si je n’avais pas devant moi, en chair et en os, un de ces boucaniers qui écumaient jadis la mer des Caraïbes. Ce n’était, je le sus quelques heures plus tard, qu’un matelot indien, Pablo, le plus débrouillard de l’équipage.
J’offrais mon visage aux embruns qu’éparpillait autour de moi la vive allure du bateau. Une clarté, qui semblait jaillir des profondeurs sous-marines, s’étalait maintenant sur la mer et sur un grand espace d’horizon. C’était un frémissement argenté et pâle comme si l’eau eût reflété un second ciel intérieur. Puis cette clarté convergea au foyer d’une lentille. Un trait de lumière fusa, cri de l’océan ; un geyser de platine incandescent jaillit de cette masse miroitante et lourde. Un golfe, aux rives déchiquetées, élargissait à l’horizon un mirage de palais enflammés, de portiques de rubis, d’alpes opalines, de lacs d’un vert si translucide qu’on pouvait à travers leur diaphanéité découvrir des perspectives étonnamment lointaines et l’autre côté du monde. Et sur cet embrasement, la ligne noire de la mer se tendait comme une corde. Derrière moi, levant la tête, je vis le feu jaune du grand mât vaciller sur un vaste disque pipermint.
Ce déploiement de magnificence aurorale n’était sans doute qu’une des fantasmagories du dieu malin, auteur du rêve étrange que j’étais en train de vivre. Etait-ce bien moi, Jean Loubeyrac, Périgourdin, accoudé au bastingage de ce singulier navire, en compagnie d’un cirque ambulant et d’un équipage de boucaniers, en pleine mer des Caraïbes, à deux mille lieues et plus de ma bonne terre de la Pimousserie, sur laquelle le soleil ne se levait pas aujourd’hui en même temps que sur ma tête ? Il me semblait que j’avais été soudain projeté par un boulet de canon hors de mon espace et de ma durée, et qu’après un étourdissement léthargique, je me retrouvais, tâtant mon crâne et mes membres, doutant de ma propre réalité, ayant perdu le sens du temps et celui des distances, incertain encore que le vrai Loubeyrac ne fût pas resté là-bas, sur les bords de la Dordogne ou dans le paisible appartement de la rue du Cardinal-Lemoine, en des zones tempérées et civilisées, tandis qu’un « double » capricieux et incohérent hantait les planches de la Mariquita et voisinait avec les collaborateurs du subtil M. Wang et du jovial Cupidon.
II
JÉROME CARVÈS, PROSPECTEUR
Pour retrouver l’équilibre de ma chancelante personnalité, je cherchai à renouer la chaîne de ces états successifs dont la somme formait une poignée d’images et une pincée de cendres : mon passé.
Autour de moi s’élevaient maintenant les vivantes rumeurs d’un navire au réveil. Tandis que résonnaient les coups de sifflet, les ordres, les appels, tandis que l’eau, versée à pleins seaux par des matelots basanés, aux jambes nues, ruisselait en cataractes le long des planches, ma pensée s’égarait par des dédales pleins de mélancolie, vers les jours de mon enfance.
Merveilles de la mémoire ! La solitude azurée de la mer tropicale devient une prairie verdoyante, plantée de noyers au feuillage rond, au bout de laquelle coule la Dordogne transparente et large comme un fleuve. Le matin, une nappe de brume s’étale sur la prairie et sur la rivière, et la cime des peupliers, écharpée de brouillard, pointe seule vers le ciel, pépiante d’oiseaux. Sur l’autre rive se dressent des falaises roses, creusées de grottes où s’égare parfois notre barque. Un cirque de causses blancs ferme cette vallée où s’élève la Pimousserie, ma maison, vieille gentilhommière plus ferme que château, avec son colombier pointu et son toit recouvert de tuiles devenues brunes, parsemées de plaques de mousse, et la fumée de ses cheminées que l’on aperçoit l’hiver entre les branches dénudées des châtaigneraies : c’est là que je suis né. Je n’ai pas connu ma mère.
Mon père s’était retiré après des déboires politiques dans cette propriété qu’il tenait de sa mère. C’était un homme chimérique, qui avait rêvé d’introduire de la charité et du bon sens dans le pot-pourri des combinaisons parlementaires. Il fut député la durée d’une législature et sortit de la politique, peu de temps après y être entré, en secouant la boue de ses chaussures. L’expérience des hommes lui avait laissé de l’amertume. Il devint pessimiste comme les rêveurs insuffisamment obstinés à garder leurs illusions, mais qui demeurent toujours endoloris du choc de leurs songes et de la réalité. Dans la compagnie de mon père, dont la clairvoyance découragée répugnait à de nouveaux contacts et à de nouvelles excursions dans la vie, je pris le goût de la solitude, des livres et de la nature, ainsi qu’une certaine paresse à sortir du cercle étroit de mes préférences. Je n’allais pas à l’école. Mon père, bon latiniste, m’apprit le rudiment. Je revois encore sa haute figure arpentant, un livre à la main, le cabinet de travail tapissé de chêne noir, dans le rougeoiement d’un feu de bûches qui teignait d’écarlate les plis de sa robe de chambre.