Je n’eus à cette époque qu’un ami, un peu plus âgé que moi : Jérôme Carvès. Jérôme était le fils d’un petit cultivateur dont la maisonnette s’accrochait sur les pentes calcaires du Causse, glacées en hiver, brûlantes en été. La mère Carvès venait parfois à la Pimousserie faire des ravaudages. Jérôme l’accompagnait. Mon père qui l’interrogeait de temps en temps, s’aperçut vite de l’intelligence du petit. Jérôme et moi étions du même âge. Il proposa à la mère de donner quelques leçons à son fils et Jérôme prit place avec moi devant la table de bois luisant où s’étalaient nos cahiers, nos livres et nos cartes de géographie. Ces cartes jouaient un grand rôle dans notre vie d’enfants. Carvès manifestait déjà une humeur très vagabonde et n’avait pas de joie plus grande que de feuilleter un atlas. Il m’apprit à faire de beaux voyages sur ces espaces lisses, aux sinueux contours, aux couleurs si délicatement roses, bleuâtres, violettes ou jaunes, et qui figurent les continents, les mers, les îles, de telle sorte qu’on peut parcourir du bout de son index la complexe immensité du globe. Je revois encore le maigre visage bronzé de mon camarade penché sur un planisphère et me guidant à travers les océans, comme un capitaine à la barre d’un navire imaginaire.

L’enfance de Jérôme avait été plus dure que la mienne. Les Carvès étaient des paysans avares et sobres, vivant d’une croûte de pain frottée d’ail, de fromage de chèvre et ne mangeant de la viande que deux fois l’an, à Noël et à Pâques, solennités à l’occasion desquelles on tuait un agneau. Jérôme avait un corps rompu au froid, au chaud et au jeûne. Vers l’âge de quatorze ans, il subit une crise de croissance et poussa démesurément, au point de devenir aussi long qu’une perche et plus sec qu’un clou. Son teint était brun ; ses yeux, enfoncés, très noirs et très vifs ; son front bombé ; ses cheveux, en broussaille. L’ensemble de la physionomie était à la fois ironique, sauvage et un peu fou. Et tout en l’aimant comme un frère, je redoutais en lui je ne sais quoi d’étrange et d’indompté.

Mon père — c’est lui qui m’a laissé cette belle édition des Essais de 1721 — avait pour principe d’élever les enfants sans contrainte. Aussi nous accordait-il de longues journées de congé, surtout pendant la belle saison, et nous étions libres du matin au soir de vagabonder à notre aise. Un quignon de pain dans nos poches, nous partions dans l’aube acide, longeant les champs de maïs, et les plants de tabac aux feuilles larges et vernissées, encore emperlées de rosée, et sur qui traînaient de fins brouillards gris. La brume s’effilochait aux premiers rayons de soleil et les roses falaises de Gluges se découpaient, dans la déchirure des vapeurs. Des pies, toutes gonflées et hérissées de rosée, s’envolaient avec un bruit effarouché d’ailes. Carvès les pourchassait à coups de pierres et il était fort adroit à ce jeu. Plus d’un de ces pauvres oiseaux criards, l’aile brisée, se sauvait en boitillant le long des sillons rouges. Souvent nous décrochions une vieille barque à fond plat, et Carvès debout à l’avant, pêchait à la ligne volante. D’autres fois, par les plus brûlantes journées de notre août périgourdin, il m’entraînait par les Causses pierreux, déserts et éblouissants. Le soleil tapait dur sur les vastes plateaux calcaires, abandonnés même par les troupeaux. Le sol brûlait nos pieds. Des touffes d’herbe rare se recroquevillaient entre les cailloux, comme au voisinage d’un brasier. Mais Carvès semblait gagné par une sorte d’ivresse sèche. Il se livrait à des danses bizarres, soulevant un remous de poussière blanchâtre, ou bien me prenant violemment par la main, m’entraînait dans des courses folles, à la suite desquelles nous demeurions accroupis dans la lumière silencieuse et blanche, haletants, la gorge râpeuse.

Cette croûte brûlée des Causses recouvre des rivières souterraines et des cryptes profondes à des centaines de pieds sous le sol. En certains endroits, la surface du plateau est craquelée ; ces failles perfides ont causé bien des fois la perte d’inattentives brebis dont leurs bergers ne trouvaient plus la trace et dont les corps roulaient sans doute dans les eaux ténébreuses du « gour ». Carvès avait inventé un jeu dangereux qui s’intitulait : la chasse au trésor. Il consistait à nous armer de cordes, et à glisser, les pieds agriffés à la paroi du roc, par une de ces ouvertures. Je crois que nous avons été ainsi les premiers à explorer certaines grottes aujourd’hui célèbres et éclairées à la lumière électrique. La première fois que Carvès me proposa cette sorte d’expédition, je poussai les hauts cris.

— C’est bon pour se tuer ! — gémissais-je.

— Bien, — dit Carvès, — j’irai seul.

Je l’accompagnai jusqu’à l’orifice. Nous grimpâmes par des sentiers de chèvres jusqu’à la crête calcaire. C’était une journée d’août, bleue et torride. Je marchais derrière Jérôme, comme un condamné suit le bourreau.

Dans la craie aveuglante, entourée de quelques buissons épineux et couverts de petites baies noires, s’ouvrait une bouche large environ de quatre mètres. Nous l’avions déjà repérée à plusieurs reprises. Carvès se mit à genoux sur le bord.

— On ne voit pas grand’chose, — dit-il.

Je n’osai plonger mon regard dans ce gouffre qui descendait jusqu’à l’enfer.