— Peur ! — fit-elle méprisante. — Est-ce que j’ai peur, moi ?
Elle tira du revers de sa manche le billet à ordre signé par Carvès, le roula entre ses doigts, et enflamma une allumette. Le papier brûlait lentement au bout de ses doigts. Elle s’en servit pour allumer une cigarette. Un peu de cendre noirâtre tomba à terre, qu’elle dispersa de la pointe du pied.
Le lendemain, le placard du « Placer Eldorado » était changé. On lisait :
A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T.
« Les inscriptions pour le Placer Eldorado ne seront plus reçues après le 25 du mois. Une prime de 20 p. 100 en sus des frais d’équipement sera allouée aux mineurs qui se présenteront avant cette date. »
— C’est un rude homme, ce Carvès ! — déclara Archie W. Mackinson, au bar « La India », « select house » de Puerto-Leon où se retrouvaient les notabilités à l’heure du cocktail, des planteurs, des officiers d’état-major du général Diaz.
— Oui, c’est un homme ! — dit Vicente Perros, lieutenant du port. — Le gouvernement devrait se l’attacher, un homme qui peut perdre dix mille dollars, cinquante mille bolivars dans sa nuit et se réveiller frais et dispos.
J’étais venu à « La India » pour prendre le vent de Puerto-Leon. C’était un salon très obscur, très doré, avec des comptoirs couverts de bouteilles colorées, des tables de zinc, un nègre barman en veste blanche, agitant son shaker de nickel. On servait des alcools et des petits sandwichs salés. L’endroit suait le spleen, la torpeur coloniale.
Les deux ou trois journalistes de la ville y cherchaient l’inspiration officielle. L’un d’eux, un grand garçon déluré, trop élégant, s’avança vers moi.
— N’auriez-vous pas, — me dit-il, — une photographie de M. Carvès ?
Le lendemain, El Dia, journal indépendant de Puerto-Leon, publiait le portrait de Carvès, et un article intitulé : « Un grand homme d’affaires à Puerto-Leon. »