Carvès limita les enrôlements au nombre de trente. C’était plus que suffisant, dit-il. Chaque homme devait emporter ses vivres. On remonterait le fleuve en pirogue, pendant quatorze jours.
Une fois la liste d’enrôlement close, Carvès réunit ses hommes.
Nous offrîmes une tournée de tafia.
— Pour l’Eldorado ! — cria Carvès.
— Hip ! Hip ! Hurrah ! — tonnèrent les mineurs.
L’Espagnol décrocha sa guitare, égratignant la Marseillaise, prit la tête du cortège qui se déroula paisiblement par la Calle Mayor, sous l’œil de la police nègre.
— Ils sont contents, — dit Carvès, — un peu d’alcool, un peu de musique et beaucoup d’illusion !
Nous étions assis parmi des caisses clouées qui répandaient un parfum de bois sec. Sur la table, les verres salis et des flaques d’alcool. Le jour baissait. Par la porte ouverte rayonnait le feu du crépuscule et la brise de mer soulevait la sciure répandue sur le seuil. Un perroquet se gargarisait, gonflant sa gorge verte. Sur le pourpre écran du soir, une ombre se découpa.
C’était Letchy. Elle s’assit près de nous. Elle me parut amaigrie.
— Vous ? m’écriai-je. — Et d’où venez-vous ? Après les affaires que nous avons traversées ! Je craignais que vous ne fussiez en prison !