Carvès les triait avec soin ; debout, les bras croisés, l’œil mi-clos, à la manière des maquignons, il dévisageait leurs anatomies, scrutait les tares, perçait d’un regard le secret des épidermes, estimait le ressort des jarrets et des biceps, la vigueur des thorax. Il ne voulait pas de traînards.

— Non, mon vieux. Rien à faire. Et tes varices !

Et le refusé grommelait, protestait, insultait, jusqu’à ce qu’un camarade payé le poussât par les épaules et débarrassât le plancher.

— Je viens pour le placer.

— Comment t’appelles-tu ?

— Jack, ou John, ou Tom, ou Philip.

Ils étaient nés sur les rives brumeuses et glacées du Nord, Scandinaves, Anglo-Saxons à la peau recuite par la saumure, tannée par le whisky, et qu’un jour une obscure inquiétude avait arrachés à leur gouvernail, à leurs filets, à leur bière favorite. Un soir d’hiver, l’annonce d’un journal lue à haute voix dans l’ombre enfumée du bar, le récit d’un camarade : cela avait suffi, pour déterminer le « rush » ! Le mirage flottait. La bière et le whisky devenaient fades. On avait envie de se buter la tête contre la cloison de sapin. Au fond du verre, un reste d’alcool flambait : une goutte d’or. L’or ! à ramasser à la pelle, là-bas, avait dit le camarade… L’homme étouffait sous le poids de la vie quotidienne, des objets et des êtres familiers, de tout ce qui nous rive à notre banc.

Une drôle de chanson que susurrait la nuit très loin, par delà les plaines boueuses et les eaux noires — une chanson de risque, une chanson d’homme libre ! Et vlan, la porte s’ouvrait d’un coup de poing, refoulait l’ombre sifflante et glacée. Le « rush » vers la richesse, vers l’inconnu, la ruée à l’or… Une sirène hurlait dans le port. La pluie mitraillait les bâches de l’entrepont, qui claquaient en coups de caronade. Des tas de chair, de membres qui grouillent, des visages violacés, des corps grelottants, trempés d’eau, des femmes qui pleurent, des enfants qui hurlent… et des hommes libres qui entendent, à travers la grande plaine de la misère, l’autre chanson, la drôle de chanson, celle du risque, par delà les flots que bientôt baignera la lumière. Allons, il y a encore du bon dans la vie, tant qu’on peut partir ! Et le mirage chemine, comme la colonne biblique, devant l’étrave du bateau d’émigrants.

— Et toi, comment t’appelles-tu ?

— José Yrribaren, Basque. Trente ans de voyages : Bolivie, Colombie, Equateur, le Brésil. Dix fois fait fortune : dix fois ruiné ; volé par les gouvernements, volé par les révolutionnaires, ayant crevé la faim, crevé la fièvre. Ah ! je connais le placer ! Cinquante-quatre ans et je remonte. Ne craignez rien ! Les jarrets de Basque, ça connaît la route.