— Et à qui donc, alors ?

— Mystère, mystère ! murmura en clignant des yeux le jeune feuilletonniste. Ah ! il n’y a pas que les mystères de Paris, amigo caro ; il y a aussi les mystères de Puerto-Leon. Toujours est-il que les intimes de Diaz connurent seuls la nouvelle et que l’on résolut d’employer le soir même la manière forte. Il ne fallait pas songer à attaquer don Juan de front ; il résisterait, et, dame, un combat, c’est toujours chanceux. On hésitait, mais un mouchard, au dernier moment, apprit que don Juan se rendrait au cirque Wang. C’est là qu’on donnerait le coup de filet. Pour ne rien compromettre, on négligea d’envoyer l’ordre de perquisition et de saisie de la Mariquita qui, pendant ce temps, levait l’ancre pour une destination inconnue. Nous n’avions plus de bateau pouvant la poursuivre, et d’ailleurs il valait mieux ne pas prévenir le lieutenant du port — qui n’était pas sûr. Le soir venu, toutes les forces étaient sur pied. La rafle, en plein spectacle ! Don Juan sauta hors de sa loge, bondit aux écuries, décrocha une lampe à pétrole et la jeta enflammée, dans la paille des chevaux. On lui tire dessus ; on le rate ; il se sauve. Jusqu’ici, ma foi, on ne sait ce qu’il est devenu, pas plus que Miguel Sampietri. On a arrêté presque toute la troupe du Chinois, sauf M. Wang, naturellement.

— Et le vieil Antonio ?

— Le vieil Antonio était resté chez lui. Quelques policiers excitèrent la foule à saccager sa maison. Vous savez combien le Corse était haï. Les débiteurs, ravis, se précipitèrent à l’autodafé. On dit que don Antonio se trouvait, à cette heure-là, enfermé dans la petite salle où il tenait sa caisse. Les cris et les premiers coups de feu le firent sursauter. Ce vieux ladre tripotait son or. C’était sa marotte, dit-on.

« Il n’a que le temps de débarrasser sa table des dollars, livres et couronnes qui l’encombrent — toute sa chère vieille monnaie — il barricade sa porte et attend, revolver au poing, sans plus se soucier de ses magasins et de sa femme qui, en chemise, courait et hurlait comme une folle. Les pierres pleuvent sur les murs et les fenêtres. On défonce une porte ; on traîne les vieux ballots, les caisses, tout le bric-à-brac des entrepôts et on allume dans la cour le feu de joie, qui, tout naturellement devient un véritable, un formidable incendie. Pendant ce temps, quelques gaillards, plus ou moins ivres, qui en voulaient à ce sacré usurier d’Antonio — les mauvaises langues prétendent que c’étaient des officiers d’Etat-Major — pénètrent dans la maison déjà gagnée par les flammes. Une porte résiste. Derrière, le Corse guette, son arme bien en main. Un coup d’épaule, deux, trois coups d’épaule, la porte cède, un coup de feu ; le premier assaillant s’abat, une balle dans la tête. Les autres, furieux passent sur le cadavre ; d’un coup de machete, don Antonio a la gorge tranchée et s’affale, le nez sur la table encore jonchée de pièces d’or. Ah ! mon ami, alors ce fut la curée. Tout cet or, on le ramassa dans le sang qui ruisselait de la gorge ouverte, à pleines mains ; on en emplit ses poches, on éventra les sacs, on fit sauter les caisses de métal : ce fut une bombance d’or ! Par terre, le cadavre du maladroit qui avait passé le premier et le vieux ladre qui râlait. Deux ou trois coups de bottes dans la figure et tout fut fini : il était encore riche, le Corse ! on le disait ruiné. Mais c’était lui-même qui avait fait courir ce bruit, par avarice. Ça ne lui a guère servi, d’ailleurs. Enfin, voilà mes gaillards qui tirent les morts par les pieds, ferment la porte et laissent brûler le tout. Seulement Diaz apprend l’assassinat de Sampietri et le vol de son or. Vous imaginez la colère du Président ! Biens du séquestre ! Les assassins ont été fusillés deux heures plus tard, après avoir eu les poches retournées soigneusement. Avouez, monsieur le Français, qu’il y a une justice à Puerto-Leon ?

— Je l’avoue, — murmurai-je.

— Il paraît que les policiers, perquisitionnant chez don Juan pour tâcher de pincer Lopez, en ont fait de belles ! Mais notre Président est la justice même. Au revoir, monsieur, et bonne chance pour le placer !

Puerto-Leon se vida en quelques jours du peu qui lui restait de vie. La dictature serrait la cité dans son poing. La cité agonisante achevait maintenant de mourir. Tout à l’ivresse de leur prompte et farouche victoire, Diaz et ses officiers, sous la garde des fidèles « andinos », sablaient le champagne, en signant des confiscations et des arrêts de mort. Vers deux heures, chaque matin, quelques salves, ébranlant les fossés sonores de la Rotunda, assuraient les habitants, suant la peur dans leurs lits, de la prompte exécution de ces arrêts.

X
LE « RUSH »

Le paquebot hollandais nous apporta de Trinidad des vivres, des armes et des munitions que nous eûmes la plus grande peine du monde à soustraire aux mains des douaniers. L’annonce de notre prime d’enrôlement pour le placer Eldorado attira vite un grand nombre de mineurs. Carvès les recevait tous les matins au comptoir, assisté de M. Napoléon Garbure. Ils arrivaient, isolés souvent, parfois par paquets de trois ou quatre. La plupart étaient de vieux et solides routiers de la jungle, rompus aux longues expéditions, aux durs travaux de la mine : ils venaient du Callao, de Colombie, de la Nouvelle-Grenade, vrais fils de l’aventure qui avaient rôdé toute leur vie autour de la fortune, qui ne payaient pas d’apparence, ne racontaient jamais d’histoires, en ayant vécu de toutes sortes et des plus pimentées. Ils tenaient de l’ouvrier et du trappeur, portant leurs outils, leur besace et le machete à la ceinture. Les plus fortunés avaient un fusil en bandoulière — oh ! pas un Winchester — un vieux fusil à pierre, dont le canon était parfois raccommodé avec du fil de fer ou de la ficelle.