— C’est Sampietri qui brûle !
De nos fenêtres nous constatâmes que trois foyers d’incendie projetaient leurs lueurs sur le ciel de Puerto-Leon. C’était le cirque, les magasins Sampietri et plus haut, sur le flanc de la montagne, la maison des Lys, la maison de don Juan Manera.
— Le gouvernement fait des siennes, — dit Carvès.
Des flammèches d’or pleuvaient sur la rade. La fusillade ne cessa qu’au matin.
Dès l’aube, je parcourus la ville. L’état de siège était proclamé. Les rues étaient désertes : les portes des maisons, bien fermées. Derrière le grillage d’une fenêtre on devinait une mantille dissimulée, deux yeux épiant curieusement l’imprudent qui s’aventurait ainsi dans une ville en état de siège. Des patrouilles de cavaliers, sabre au clair, passaient au galop de leurs petits chevaux sellés à la mexicaine, soulevant une nuée de poussière rouge. Des alguazils sordides, mal rasés, le haut casque bleu sur leurs chefs crépus, stationnaient par groupes, au coin des rues, matraque à la main et revolvers à la ceinture. Place de la Liberté, un cordon de police gardait les décombres du Cirque Wang. Le feu avait consumé toile et charpente en quelques heures. Il flottait encore dans l’air une odeur de cuir ou de chair roussie. Un des kangourous de M. Van Sleep tendait vers le ciel ses moignons carbonisés, le ventre en l’air, vidé de ses entrailles par les soins des vautours. Accroché à des fils de fer, un lambeau de défroque azur, étincelant encore d’une étoile en papier doré, pendait, dernier vestige de la gloire foraine de M. Peter Boom.
Le port était à peu près vide. Un vaste silence pesait sur les eaux et sur les docks poussiéreux. Les pentes des montagnes étalaient une ombre violacée sur le sable où frissonnaient, agités par une brise chaude, les cocotiers et les palmiers. Un noir sommeillait entre de vieilles futailles éclatées. Deux chaloupes alourdies d’eau se balançaient au pied de l’appontement dont les ais craquaient, travaillés par la chaleur et l’humidité. Le sémaphore, squelettique sur un ciel ballonné, guettait des navires qui n’accosteraient jamais. Le port semblait tassé, rabougri, sous cette voûte étouffante, écrasé par les hautes montagnes, déserté des navires et des hommes. Et, par surcroît de désolation, les murailles de brique des établissements Sampietri dressaient leurs pans calcinés dans cette solitude. Là encore, le feu avait été bouté aux entrepôts, aux bureaux, aux magasins, à l’habitation particulière des Corses. Une vengeance implacable avait guidé les torches des incendiaires. La flamme avait pétrifié les salles encombrées de ballots pourrissants, de denrées moisies ; elle avait consumé, anéanti tout ce qui avait été un jour la richesse d’un homme, son œuvre, sa journée. Seul demeurait debout cet appentis de bois, pompeusement intitulé « Saloon » ; la pancarte : « Ici on achète la poudre d’or », grinçait toujours à son clou, et, ironiques, déformées, décolorées, pareilles à une sarabande de pendues, les capitales « SAMPIETRI » gigotaient au sommet de leur gibet.
Cette dévastation était l’œuvre d’une nuit et d’une poignée de brutes. A la India où je vins m’informer et où je fus accueilli avec des doigts sur la bouche et des clignements d’yeux, un journaliste me fit à voix basse l’historique de la soirée.
Dans l’après-midi le gouvernement avait été averti, par une voie mystérieuse, que Lopez Mendoza, l’ex-président, se trouvait à bord de la Mariquita arrivée deux jours auparavant ; qu’il était l’hôte de don Juan Manera et chef d’une conspiration dont le dessein était de renverser Diaz ; que Lopez n’avait cessé d’entretenir des intelligences avec ses partisans de Puerto-Leon grâce à la complicité du capitaine Cupidon et probablement du Chinois Wang. Dans les terres de don Juan se trouvait rassemblé un parti important de « lianeros » bien armés et prêts à marcher sur la ville. La Mariquita avait, paraît-il, transporté des munitions, depuis des mois, à la barbe des douaniers et de la police.
Le plan des conjurés était précis. Le « pronunciamento » devait s’opérer le lendemain ; les hommes de Lopez Mendoza envahiraient la ville, pendant la nuit ; le palais de Diaz serait cerné, ses officiers massacrés, avant que l’on ait pu assurer la mobilisation des troupes casernées à Puerto-Leon. Le quartier général des révoltés était la « Casa de los Lilios » et ses vastes dépendances. La liste des arrestations, des exécutions, indispensables en pareilles circonstances, était prête ; les nouveaux fonctionnaires et généraux nommés. Les conjurés comptaient de nombreux amis dans les corps de troupe.
— Ah ! amigo, si vous aviez vu l’effet de cette nouvelle chez le Président. Evidemment, on savait que don Juan conspirait. Mais que Lopez fût là, dans nos murs, c’était trop fort. Le Président a destitué immédiatement le chef de la Police. Ce qui prouve que la dénonciation du complot n’est pas due à la Sûreté…