Elle haussa les épaules.
— Et don Juan ? — demandai-je, — qu’est-il devenu dans la bagarre ?
— Don Juan… Je ne sais… on dit qu’il a pris la brousse avec Miguel. Allons, c’est entendu… je pars… A bientôt, mes compagnons de route.
Carvès frappa du poing sur la table.
Huit jours plus tard, à trois heures du matin, les pirogues de l’A.A. M. T.nbsp ;M.A. M. T.nbsp ;T. sous la direction de Jérôme Carvès, prospecteur, s’ébranlèrent lentement dans la pâleur de l’aube. Nous étions au complet, rassemblés sur la berge depuis minuit. Les hommes n’avaient pas allumé de feux ; ils buvaient ou fumaient leurs pipes, sans bruit. L’Espagnol égrenait sur sa guitare des mélodies indiennes qu’il avait apprises pendant la récolte du café, sur les bords du rio Parana. Les cœurs simples des hommes qui allaient partir s’ouvraient à la sérénité de l’heure. Le chant des crapauds flûtait vers les étoiles. Comme la nuit où j’avais accompagné Carvès pour son premier départ, je distinguai la masse de la forêt, dont l’épaisseur barrait l’horizon d’une ligne plus sombre que le ciel. Une vapeur blanche, qui montait du fleuve, ouvrait une brèche dans cette muraille, indiquant le chemin que nous allions suivre.
Le chargement des canots s’opéra en bon ordre, à la lueur des torches. Chaque pirogue avait son numéro de marche ; les mineurs étaient répartis avec une stricte discipline. Carvès se révélait un chef ne négligeant aucun détail.
Un homme déboucha de l’ombre, réclamant Carvès avec un terrible accent anglais. Il semblait essoufflé par une course précipitée, un baluchon sur le dos ; on le conduisit au chef.
— Je suis Peter Boom, l’ancien clown, du cirque Wang. Je voudrais partir avec vous.
— Vous auriez pu vous décider plus tôt ?
— Sans doute. Ne m’abandonnez pas, sir, j’ai confiance en vous.