— C’est bien, — dit Carvès. — Trouvez une place. Vous connaissez les conditions. Vous avez ce qu’il vous faut, j’espère.
Un clapotis léger révélait dans les roseaux le glissement du Fleuve vers la mer. Des torches, au bout des bras tendus dans le noir, secouaient des étincelles sur l’eau naphteuse.
Carvès donna l’ordre d’embarquer.
Soulevée par une force profonde, notre pirogue tira sur son amarre qui gémit de l’effort. Un courant marin refoulait la poussée du Fleuve. C’était le jusant qui montait. L’Océan nous portait à la Forêt.
Carvès quitta la berge le dernier. Il considéra la file des embarcations dont les rameurs se tenaient prêts, la courte pagaie en main.
— All right !
Là-bas derrière nous, le phare de Puerto-Leon veillait au seuil de la mer.
Un coup de sifflet. Les pagaies plongèrent en cadence. Un frisson courut le long des berges.
Par delà la muraille de la forêt, une clarté souterraine irradiait l’horizon, au ras des cimes dont les rameaux s’incisaient, fresque noire et menue, sur le transparent auroral. Les ténèbres étaient maintenant poreuses de lumière. Devant nous, un voile recouvrait encore le monde, comme un rideau derrière lequel quelqu’un s’approche, portant une lampe…