L’air du soir apportait à nos narines, avides de fraîcheur, l’immense senteur de la forêt ; c’était une vague qui déferlait vers nous, ombres falotes ballottées sur quelques ais de bois, une vague de parfums et de puanteurs qui avait tour à tour gonflé les horizons feuillus, léché l’humus pourrissant, balayé les cavernes des fauves, éraflé d’un coup d’aile la face plate et irisée des marécages : une vague où s’étaient fondues les vierges émanations des solitudes et l’odeur de la plante qui pousse, de l’œuf qui éclôt, des semences tièdes ; une vague chargée de pollens, engluée de miels sauvages, d’âcres fécondités, d’aphrodisiaques végétaux et animaux.

Et cette bouffée, trop forte pour mes poumons, nous grisait et nous écœurait tout à la fois. Elle pénétrait notre être comme la moindre parcelle de ce vaste univers, que je commençais à comprendre du jour où je ne cherchais plus à l’expliquer.

Volupté de s’anéantir dans ce travail de mort et de création que l’Etre accomplit en une inutilité absolue, terrifiante seulement pour nos cervelles !

Depuis des milliers et des milliers de siècles, depuis le temps où les grands sauriens avaient apparu sur les marécages, les flamants roses prenaient leur vol en fer de lance, glissaient au ras du fleuve, montaient d’un même essor et s’inclinaient, pareils à une voile de pourpre triangulaire, sur l’aube transparente.

De même, depuis des âges, les boas majestueux se balançaient, déroulant leurs anneaux, le long des berges, et depuis que les premiers hommes rouges avaient lancé les premières pirogues, les serpents les avaient regardés passer avec leurs yeux de pierres précieuses. Dans la vase grouillaient, depuis des millénaires, des caïmans dont la mâchoire claque si lugubrement la nuit, ces fakirs de la boue à la carapace incrustée de mousse, de fleurs et de minuscules crustacés, les pirayes courtes, les poissons électriques, les poissons épineux et chargés de venin, et la tribu des araignées, des mille-pattes, aux crocs doubles, les grappes de sangsues : tout ce monde guettait dans le limon du fleuve, parmi les plantes décomposées dans la vase criblée de bulles d’air, guettait depuis les grandes catastrophes, le passage d’une proie. Et depuis quelles aurores immémoriales, dans la pénombre de la jungle, venaient, la bouche baveuse, du même pas de velours, les narines dilatées vers les abreuvoirs des criques, les grands fauves, maîtres des solitudes ! Depuis quand !

Ici rien n’avait changé. Tout datait d’avant la pensée. La loi était celle de l’instinct ; le coup de griffe, le coup d’aile avaient le sûr déclenchement d’organismes parfaits, une précision mécanique. Les plumages du perroquet, du flamant, de l’aigrette, réalisaient la joie de la couleur pure, neigeuse, écarlate ou flamboyante. Enlaçant les muscles tordus des branches, accrochées aux lianes pleureuses, des orchidées gonflaient leurs pistils, étalaient leurs chairs soufrées, violettes, orangées, striaient de lueurs la densité visqueuse de la forêt, suspendues en guirlandes d’un arbre à l’autre, palpitant comme des sexes, moites comme des peaux en sueur, rigides de désirs, étranges fleurs où la nature avait concentré la plus capiteuse volupté de ses charniers, et qui, mi-bêtes, mi-plantes, oscillaient, lampes des grandes voûtes, aux confins de deux règnes.

Malgré l’accablement de la journée, l’obsession des moustiques, nous demeurions de longues heures, Carvès, Letchy et moi, étendus dans le rayon protecteur du brasier qui tirait tour à tour de l’ombre le visage de l’un ou l’autre, causant parfois, parfois nous contentant d’écouter les rumeurs nocturnes, le froissement des roseaux et des palétuviers, le hululement des oiseaux de nuit, le beuglement du crapaud-bœuf, le cheminement sourd de tout ce qui glisse, rampe, creuse sa voie, enfouit son butin, étrangle sa proie. Hors le cercle du feu commençait le règne de la nuit féconde en entreprises, en guet-apens, en agonies.

Une fois les ténèbres refermées sur la jungle, une seconde vie plus féroce encore commençait ; un peuple de rôdeurs envahissait l’ombre ; des serpents déroulaient leurs anneaux vers les nids endormis ; des mufles invisibles flairaient les traces plus odorantes que le jour ; des fouisseurs patients creusaient des galeries ; des millions de poux actifs rongeaient les géants à la triple écorce qui s’écrouleraient en poudre, par quelque nuit semblable. La destruction poursuivait son rythme, abritée de la lumière, trahie seulement par le craquement d’une branche, un râle étouffé, un appel lointain, les pas sourds de la faim et du meurtre.

Certaines nuits, le flux et le reflux des rumeurs, le halètement de la forêt et le clapotis des eaux semblaient quelques instants suspendus. Et c’était alors, comme une trouée de silence, un abîme qui s’ouvrait sous nos esprits, une chute vertigineuse dans le néant.

Pour Carvès, la forêt était un terrain de lutte. Alors que Letchy et moi éprouvions dans la solitude une fureur d’anéantissement, Carvès concentrait tous les éléments actifs de sa personnalité pour vaincre cet être dont la présence nous obsédait tous les trois. Le spectacle de ces régions vierges lui révélait l’effroyable gaspillage d’une nature aveugle, qu’il appartenait à l’homme de mater et d’asservir. Il ne se perdait pas dans des considérations métaphysiques, mais se contentait de murmurer en lui-même : « Je serai plus fort que toi », comme s’il s’agissait de terrasser un adversaire tapi dans le fourré de la jungle, embusqué au tournant du fleuve. Assis à l’avant de la première pirogue, ses yeux fouillaient l’interminable route d’eau que lentement, lentement, nous remontions, vers les montagnes, vers les trésors de la légende : l’or, le platine et l’émeraude. Et il nous semblait parfois que nous étions entrés dans un champ magnétique, qu’un courant aimantait nos barques et nos destinées vers ces cimes cruelles.