— Je sens l’or, — disait Carvès, certains soirs.
Et il reniflait. Et les hommes flairaient l’or avec lui, si grande est la puissance du mirage.
Nous arrivâmes enfin à la Crique Salée d’où nous devions prendre la brousse. De là partait la piste suivie par Carvès et Barju. En débarquant, une des pirogues se retourna et nous perdîmes la moitié de nos vivres de conserve.
— Ce sont les noirs qui ont fait le coup, — dit Carvès, — pour avoir moins de poids à porter.
On travailla au débarquement en plein soleil, les pieds dans la vase. Au crépuscule, les maringouins nous collaient aux épaules par grappes. Les pirogues prendraient dès le matin la route du retour. Le corps à corps avec la forêt allait commencer.
— Le but est proche, — nous disait Carvès au bivouac. — Ma piste doit être encore marquée.
Il fit distribuer une large ration de tafia au campement. Les hurrahs s’élevèrent en l’honneur de l’ouvreur de pistes.
Les fumées des braseros garnis de bois vert et humide vous prenaient à la gorge, mêlant leur âcreté à l’odeur des viandes rôties sur des pierres chaudes, des graisses brûlées, des pipes de tabac fort, des toiles baignées de sueur. Les hommes étaient étendus sur leurs couvertures, dans une lassitude de bétail.
La Crique Salée était une anse du fleuve, où venaient aboutir plusieurs arroyos. La région s’annonçait marécageuse et malsaine. La fièvre tentait ses approches : elle rôdait aux abords du cantonnement, fantôme aux vapeurs blanchâtres, traînant aux basses branches, fumant de la terre saturée d’eau.
La muraille de la forêt contournait une lagune où poussaient des roseaux ; leurs pointes noires chargées transperçaient un baudrier de ciel vineux au ras de l’horizon.