La soif surtout était torturante. Nous traversions une région sablonneuse qu’aucune rivière ne rafraîchissait. L’eau des outres était soigneusement rationnée. Des hommes cueillirent des baies sauvages, de couleur brune, qui semblaient juteuses, et qui leur firent enfler la langue.
A mesure que nous approchions de cette fabuleuse Chanaan que l’imagination de Jérôme Carvès avait dressée devant nous, le mirage s’affaiblissait. Les natures les plus frustes étaient les moins découragées, parce que l’illusion avait eu tout d’abord moins de prise sur elles. La désolation des terres que nous traversions, ces collines sablonneuses et rougeâtres, pailletées de micas éblouissants sous le dur soleil, ajoutait à notre lassitude. Des cactus difformes, des plantes phalliques, hérissées de piquants, ornaient seuls ce paysage inhumain. Notre colonne offrait déjà l’aspect lamentable d’une horde d’émigrants. Chacun sentait en lui-même croître sa déception. Quelques noirs jetèrent leur chargement. Carvès, revolver au poing, les contraignit à le reprendre, soutenu d’ailleurs par le petit groupe des Floridiens et des hommes du Nord, plus flegmatiques et roidis par leur orgueil de blancs.
Moi-même, je désespérais ! Au bivouac le soir, une morne lassitude me prostrait. Toutefois je ne pouvais dormir et, dans cette solitude aride, je songeais à ma verte Dordogne comme l’homme altéré songe au bruit de la fontaine. Chanaan, Chanaan, n’étais-tu sur ce sol brûlé que l’ombre fuyante de nos rêves ! En vain, je cherchais un réconfort en levant les yeux vers le grand Jérôme mais je ne découvrais sur son visage qu’une impassibilité, feinte sans doute, et sous laquelle se dissimulait l’inquiétude.
Et seule, cette femme, que les mineurs entouraient d’un respect craintif, qui avait marché, pâle, roidie, elle aussi, par son orgueil, en tête de la colonne, qui avait tout supporté avec nous — et nul n’avait jamais entendu une plainte de sa bouche — seule — Letchy tenait bon. Je pensais que la foi de Carvès, c’était elle qui maintenant en abritait la flamme dans ses yeux. La Toison d’or ! Je flairais déjà chez Carvès un dégoût de son entreprise, un dégoût non avoué, obscurément enfoui au fond de son cœur, mais latent. Je doutais de mon ami. L’ardent Jérôme n’était-il qu’un menteur, dupe un instant de son mensonge, et trop engagé pour reculer ? Déception amère pour mon amitié, si amère que je m’en ouvris à Letchy.
— Il me semble, — lui dis-je, — que mon ami nous trahit.
— C’est cette pensée qui est une trahison, — me répondit-elle gravement.
Et j’eus honte de moi-même.
Dans le rougeoiement d’un fumeux crépuscule, nous achevions l’étape du jour, sur un vaste plateau dont le sol semblait irradier la chaleur d’un four à cuire l’argile. Le vent du sud soulevait une poussière épaisse. Nos ombres courtes, en file indienne, découpaient leurs effigies violettes, dans un poudroiement d’or. Comme si j’avais soudain été projeté hors de la file, je vis passer devant moi toute la colonne entière, Carvès, Pablo, courbé comme un arc, la pâle Letchy, l’Espagnol, sa guitare sur son sac, les hommes du Nord, graves et lents, les noirs avec leurs ballots sur la tête, la nuque droite, et en avant, en tête de nous tous, gesticulant, apoplectique, tête nue, les veines gonflées sur son crâne chauve, Mr Peter Boom, l’insensé, notre guide vers Chanaan !
Le clown, halluciné par le paysage torride, s’était détaché de la file, avait jeté son casque et courait, avec des cris rauques, à la poursuite de son fantôme. On le rattrapa. Quatre hommes durent le porter jusqu’à la fin de l’étape.
— Il vaudrait mieux l’abattre, — dit Carvès, qui tourmentait la crosse de son revolver.