A l’aube, la colonne se forma. Carvès en tête. Moi, derrière lui, avec la boussole, un sextant.

— Voulez-vous marcher ? ne dois-je pas vous faire porter ? — dit Carvès à Letchy, — on peut aménager une litière !

Un voile rose passa sur les joues de Letchy.

— Vous ne me connaissez vraiment pas, Carvès, — dit-elle.

Ce fut une terrible marche.

Lentement, nous avançâmes dans l’hallucination de la forêt. Trois kilomètres le premier jour furent un record, car la piste de Carvès n’était pas effacée. Mais nous fûmes obligés d’envoyer devant nous une équipe pour frayer la brousse.

Il y eut halte pour le repas et la sieste. Des mouches énormes bourdonnaient. La chaleur bandait nos tempes. Letchy était étendue, la bouche entr’ouverte. Je lui fis boire une cuillerée d’alcool. La marche reprit à deux heures, jusqu’à la tombée de la nuit. Il fallait préparer le campement sans perdre de temps, car en un quart d’heure la nuit s’affaissait sur la forêt, bouchait toutes les issues, calfatait de ténèbres les moindres interstices de feuillages, vous engluait de poix. Avant l’obscurité il fallait déblayer un emplacement, désigner le quart, allumer les feux. Le repas était court. Conserves, de l’eau additionnée d’eau-de-vie. D’ailleurs, nous commençâmes bientôt à chasser et dès le lendemain nous mangeâmes d’un agouti et d’un pack. Il valait mieux ne pas se déchausser pour dormir, ou tout au moins accrocher ses chaussures à une branche haute à cause des serpents et des insectes pondeurs.

Dès le quatrième jour de marche, Mr Peter Boom donna des signes évidents d’aliénation mentale. Il contrefaisait des cris d’animaux et déclarait à ses compagnons qu’il buvait l’or à la bouteille, que son sang se transformait en or. Ses yeux étaient exorbités ; son visage bouffi et marbré de taches violettes. On l’encadra de deux solides Floridiens qui faisaient des gorges chaudes à son propos.

La fatigue, la chaleur surtout avaient accéléré l’évolution de cette folie qui se révélait comme une crise mégalomaniaque. Peter Boom, dans son délire, nageait dans des flots d’or, répandait l’or sur le monde. La crise passée, il retombait dans une prostration intellectuelle totale. Du reste, il continuait à marcher, mécaniquement, en vieux pantin, les jambes raides, bouffon macabre.

Nous quittâmes la plaine marécageuse pour nous élever à travers la brousse, par une série d’ondulations boisées. Carvès parut éprouver quelques difficultés à retrouver la piste, malgré les repères qu’il avait eu soin de prendre. Ses hésitations, qu’il ne put dissimuler entièrement, jetèrent un moment de trouble chez les mineurs, lassés par la route, épuisés par une nourriture médiocre. Nous avions perdu notre graisse et notre sel à la crique et depuis lors, nous mangions des viandes assaisonnées de piments sauvages, presque crues.