Deux hommes, sous la direction de Pablo, explorèrent le ravin. Ils découvrirent que l’ex-clown était tombé dans une faille d’une trentaine de mètres qui entaillait le roc. L’ouverture était cachée par des broussailles. Le malheureux avait dû s’égarer dans un accès de délire. On retira le corps avec des crampons et des cordes. Carvès assistait à l’opération. Le souvenir d’un matin semblable où j’avais vu Barju, le crâne fendu et le nez dans son vomissement étendu de son long sur le quai de Puerto-Leon, me traversa l’esprit au moment de la trouvaille.

Auprès du cadavre, on ramassa englué d’argile et de sang, un lingot d’or brut.

Carvès le soupesa :

— Il pèse trois livres, — dit-il.

XII
LE PLACER TARI

Les travaux d’exploitation commencèrent aussitôt. L’étroite vallée au fond de laquelle coulait le torrent aurifère était formée d’un côté par une paroi rocheuse hérissée de cactus et de plantes épineuses, de l’autre par un plan incliné couvert de brousse, formant clairière dans l’épaisseur de la forêt. On procéda tout de suite au déboisement des approches. Il fallait des matériaux pour construire nos baraques et pour établir le barrage et les sluices.

Les arbres tombèrent. Les cris des hommes saluaient la chute des colosses dont les singes s’étaient échappés, au premier coup de hache. Parfois un oiseau de nuit, surpris par la catastrophe, essayait de se dégager de l’amas de feuillage, mais, paralysé par la lumière, les bûcherons l’assommaient et il demeurait là, les pattes roidies, le ventre ouaté de plumes grises, gardant encore sa majesté de seigneur des ténèbres. De petits vampires s’échappaient, battant des ailes ; parfois un nid de mouches vrombissait sous les feuilles.

Les coups de pioche, de marteau et de hache rompaient le silence des solitudes. Les hommes avaient attaqué la forêt, leurs frêles outils à la main, autour des larges piliers bruissants d’insectes, de serpents et d’oiseaux, au pied des troncs surgis de l’humus, nourris par le charnier, suant la sève, qui poussaient leurs branches — depuis combien de vies d’hommes — hors de la touffeur de la forêt jusqu’à la respiration du ciel, les hommes frappaient, abattaient, sciaient, découpaient. La forêt ne se défendait pas. Ses rejetons repousseraient toujours sur leur ouvrage. Un jour ou l’autre la liane envahirait les bâtisses de planches : les madriers éclateraient ; des orchidées pousseraient sur les ais de bois mort ; l’herbe glisserait sa tête entre les gravats ; le grand poulpe vert entourerait de ses tentacules les vestiges de la conquête. La forêt réparerait d’elle-même la meurtrissure. Ainsi m’apparaissait à l’avance la vanité de notre entreprise devant les arbres abattus.

Et pourtant, l’or était là. Tant de fatigue ne serait pas vaine. Maintenant il n’y avait plus qu’à ramasser à poignées le métal, à remplir ses poches, à se sauver comme des voleurs, puis à jouir de tout ce que cette poudre jaune pouvait donner de plaisir, de puissance, d’orgueil sur la terre. Ces hommes, réunis de tous les points du vaste monde, sur les bords de ce torrent, ces audacieux qui avaient voulu forcer le sort, sur le point d’atteindre leur mirage, étaient pris maintenant d’une rage d’en finir. Faire vite, mettre le trésor à l’abri, se payer largement de sa misère et revenir, la ceinture lourde, là-bas vers les pays enfumés de charbon, où il y a de l’alcool, des filles et des bars aux lumières crues, en maîtres, en hommes qui ont trouvé de l’or !

La vue du lingot, souillé du sang de Peter Boom, avait surexcité les énergies déprimées par la longue route. L’or vierge avait galvanisé les plus lassés. On se rua au travail. Chacun faisait deux fois plus que sa tâche, car chacun souhaitait deux fois sa part. En quelques jours, la brousse fut meurtrie, les arbres coupés, les baraques construites, le barrage dressé.