Des hommes nus jusqu’à la ceinture se courbaient sur le lit du ravin, vannant les eaux flaves, le cœur épanoui par cette légère fumée jaune, qui ternissait le miroir du sluice, et qui était la richesse, la domination, la volupté et les vices éblouissants des villes.
On trouva des pépites, dans des mottes d’argile, parmi les cailloux du torrent, dans des creux de roches, comme si une main hâtivement prodigue les eût laissées tomber au hasard d’une fuite dans un accès de folie. Il y avait là de quoi accréditer les légendes, les histoires de placériens. On ne ramassait pas les pépites à la pelle ; mais on en ramassait tout de même un bon nombre, et des belles et des grosses comme une noix. Les mineurs délaissèrent les sluices pour aller à la recherche de cet or capricieux qui se dissimulait dans les cachettes les plus imprévues. Carvès proclamait que cela ne durerait pas longtemps et que les pépites ne sortiraient pas ainsi toujours toutes seules entre les cailloux et les touffes d’herbe rousse.
De plus, cette récolte de l’or sans méthode, sans contrôle possible, avait de nombreux inconvénients. Beaucoup volaient, ne rapportaient pas l’or qu’ils avaient trouvé. Pourtant, comme une partie des bénéfices du placer devait être partagée entre les mineurs, les moins heureux surveillaient les autres, exploraient leurs sacs suspects pendant la nuit, flairaient les recels, dénonçaient les coupables.
De là des querelles sans fin, des rixes, des coups. L’âpreté des cupidités individuelles ne cédait pas toujours à la loi du placer. Les conflits étaient brutaux, empreints de cette sauvagerie qui remonte dans le sang des hommes, chaque fois que le dieu jaune est en cause.
Le rendement des mineurs, malgré la rapidité avec laquelle s’étaient effectués les travaux d’installation, était inférieur à ce que Carvès en attendait. Pour mettre fin à l’anarchie, il nomma une sorte de contremaître, chargé de la répartition du travail, de la surveillance et du contrôle, un homme d’une grande force et d’une profonde expérience des placers, José Yrribaren, le Basque, qui avait roulé dans tous les endroits où il y a de l’eau boueuse à battre. Le Basque connaissait les ficelles des voleurs d’or ; il savait comment l’on escamote une pépite, comme on l’avale en toussant, comme on cache la poudre d’or dans les cheveux et sous l’aisselle : il avait l’œil partout et sur tous. Les plus légers indices ne lui demeuraient pas inaperçus. Les noirs étaient les plus portés à la fraude. Il en cueillit trois, le premier jour où il entra en fonctions. Les gaillards cachaient des pépites entre leurs orteils.
La vie du placer me rapprocha de ce compagnon osseux, au visage patiné, aux traits réguliers et fortement modelés, aux yeux gris clair, silencieux et un peu méprisant, que j’avais remarqué lors de son inscription à notre comptoir, à Puerto-Leon.
Fidèle aux traditions de la race voyageuse, il était parti à vingt ans pour les Amériques, dont ses ancêtres guypuscoans furent les premiers colons.
Le hasard l’avait promené à travers les sierras et les llanos sous le ciel tropical, de Colon à la Nouvelle-Grenade, travaillant dur, épargnant strict, ruiné tour à tour par les révolutionnaires et les gouvernants et n’ayant pas au bout de vingt-cinq ans de mines, de chantiers, de trimardage, après tant de mois de brousse, de pirogues, de fièvre, de moustiques et de nostalgie, pu mettre de côté de quoi payer la petite maisonnette à galerie de bois, blanche et rouge dans la verdure pyrénéenne, du côté d’Ascain, d’Espelette ou d’Urugne : le rêve des émigrants du golfe de Biscaye, ce bétail que les compagnies de navigation entassent, à tant par tête, dans l’ignominie des entreponts.
La vie de José Yrribaren eût défrayé la carrière d’un romancier. Mais José, comme tous les aventuriers, n’avait ni imagination ni goût du romanesque. L’aventure existe pour ceux qui la racontent, mais non pour ceux qui la vivent. Et le Basque ne racontait pas d’histoires. Il s’était appliqué à faire fortune et n’avait pas réussi. Toute sa biographie tenait là dedans. Peu à peu, on découvrait par des bouts de phrases, péniblement arrachés de cette bouche aux lèvres minces, la trame héroïque de son existence.
Carvès estimait Yrribaren, mais le Basque l’agaçait un peu, en dépit de tous les services qu’il rendait. C’était ce pli de la bouche où l’homme passionné qu’était Jérôme croyait lire une raillerie, oh ! légère, indécise — et comme un vague mépris de son agitation. De plus, ses observations fondées sur un bon sens nourri d’expérience étaient parfois en contradiction avec les idées de son ami.