— Voilà pourquoi j’ai menti. La volonté de l’homme est capable de tout créer. La réalité est une vile matière, malléable au gré de l’homme puissant. Le puissant modèlera les hommes et la vie d’un pouce irrésistible. Mais il faut qu’il puise sa force, non pas dans les choses extérieures, en lui-même ; il suffit qu’il imagine l’univers assez puissamment pour le façonner à son image. La science a d’abord été une fable. Songez aux grandes découvertes scientifiques ; ce furent dans le cerveau de ceux qui les conçurent des hypothèses, c’est-à-dire des rêves, et le monde s’est conformé à ces rêves harmonieux.

« Avec mon désir, doublé de ma force, je pétrirai à mon tour cette informe réalité. Une hypothèse peut ne pas se réaliser — c’est possible — mais une autre lui succède, et celle-là se réalise. Si l’Eldorado n’existe pas, eh bien ! Je trouverai autre chose, mais je suis sûr que je trouverai, j’en suis sûr, parce que cette richesse, elle est en moi, elle est ma substance et ma volonté, ma puissance encore non passée en acte.

— Et que vas-tu faire de ces hommes ameutés ?

— Raviver encore le mensonge. Et partir avec eux…

— Pour là-bas ?

— Pour les montagnes, oui.

— C’est une folie.

— C’était aussi une folie que celle des peuples d’Israël. Des générations ont péri sur la route de Chanaan. Mais qu’importe que Chanaan n’existe pas, si le peuple qui cherche est glorieux et s’il accomplit la mission de son chef ? Moi aussi, je suis un chef et tu vois que je suis assez menteur pour qu’on me croie et qu’on me suive. Et la preuve, c’est que tu es là !

Il parlait avec une ardeur que je ne lui avais jamais connue, presque mystique.

Il s’aperçut sans doute de son exaltation, car il reprit sur un ton plus calme :