— Je n’ai jamais dit à ces hommes un mot que je ne croyais. Je suis sûr de ce que j’avance.
— Alors, patron, il faut marcher. Vérité ou mensonge, vous êtes dans l’impasse. Eux, ils ne veulent plus rester. Dans quelques jours à peine, il n’y aura plus d’or, ici, ou si peu… Et puis il y a la fièvre ! Ils nous pousseront en avant. Ils vous forceront à dire ce que vous savez, par tous les moyens. Et si vous ne savez rien, alors ce sera pire. Il vaudrait mieux disparaître, fuir tout de suite.
— Non, — dit Carvès, — pas ça ! Laisse-moi.
Nous étions seuls.
— Carvès, lui dis-je, — toute cette histoire était donc un mensonge. Et tu me mentais, le soir où tu as lié ma vie à la tienne sur le quai ; tu me mentais à bord de la Mariquita, tu as menti partout, à tout le monde.
— Non, — dit Carvès. — Tu ne comprends pas. Il y a plus de force dans un mensonge passionnément cru que dans une vérité raisonnée. Je n’ai jamais cru à l’Eldorado comme à une vérité mathématique ; mais j’ai puisé dans la légende la force que la science ne donne pas, la volonté de faire quelque chose de grand. Je n’ai pas réussi… encore. Ce ne sont pas les vérités qui mènent le monde ; ce sont les légendes, les mythes, les idées confuses. Ce n’est pas avec des vérités que l’on a établi les grandes dominations. Si j’ai menti à tout le monde, je me suis menti à moi-même, avec passion. Evidemment, mes données sont incertaines… qu’importe !
« Ecoute, Jean, — reprit-il après une pause, — toutes les fois font des miracles. Sans le mensonge, peut-être ne serais-je pas parti, moi-même ; sans lui, tu ne serais pas venu ! Nous serions restés dans notre médiocrité stérile, en Europe. Nous avons tout brisé et nous nous sommes embarqués derrière une chimère, mais bien décidés à empoigner la fortune par les cheveux, à la première occasion. Il n’y a pas lieu de désespérer, au contraire ! Le mensonge nous donne la force de lutter ; la vérité, elle est toujours décevante, mesquine, bornée ; le mensonge vit, grandit de toutes les forces de notre désir ; il est sans limites. On n’aime pas la vérité ; on la craint ; mais on adore le mensonge !
J’écoutais, stupéfait de ce discours.
— Et qui te dit, — continua-t-il, — qu’un mensonge ne peut pas créer ? Qui te dit que cet Eldorado, dont tu te moques maintenant parce qu’il n’est pas une réalité palpable, immédiatement, qui te dit que mon mensonge ne va pas le faire surgir ? Il sera parce que j’aurai cru en lui. Déjà, il était une réalité pour ces hommes qui nous suivent, parce que le mensonge a germé en eux. Il deviendra peut-être une réalité pour nous. On m’avait jadis conté une histoire, celle d’un moine du moyen âge qui croyait aux Iles Fortunées ; il est parti pour les chercher, et, s’il n’est jamais revenu, c’est peut-être qu’il les avait trouvées ! C’est notre histoire ! Ce sont des fables qui ont fait l’humanité.
Peu à peu, sa voix sourde pénétrait en moi-même, son accent dissipa mes doutes, ma tristesse, l’angoisse de ces derniers jours. Oh ! le terrible menteur, l’ensorceleur !