— Assez ! — dit Carvès, intérieurement satisfait. — Des mots inutiles. Eh bien ! non, je ne suis pas votre dupe. Ce placer doit rendre. Et il rendra ! Ou bien vous y crèverez et moi aussi. Demain matin, j’irai moi-même voir les battées. Bonsoir.
Le Basque s’éloigna dans la nuit, en sifflotant :
J’ai fait trois fois le tour du monde.
Cependant la saison chaude touchait à sa fin. Les premières averses s’abattirent, trombes qui mitraillaient la voûte de la forêt. Le grain arrivait, rapide, sous la forme de nuages cotonneux qui se rassemblaient tout d’un coup au-dessus de la vallée et lâchaient leurs cataractes. L’eau pénétrait dans nos caves et nos baraquements, trempait nos lits de camp et nos hamacs. Après le grain, le soleil débarrassait le ciel des ballots de coton et aspirait de la terre une vapeur d’étuve tiède, lourde de miasmes.
A travers le brouillard, la lumière suintait, aveuglante ; et dans cette buée chaude, la sueur ruisselait de nos corps comme à l’étuve du bain turc. Puis, au soir tombant, après l’anéantissante chaleur du jour, ce n’était pas la brise qui venait ranimer nos forces, mais un petit frisson dans le dos, un frisson qui circulait dans l’ombre sans fraîcheur, sans un souffle, torpide, et qui nous glaçait l’échine, donnait à nos yeux un éclat plus intense, cernait nos paupières et annonçait que les temps de la fièvre étaient venus.
Après le travail du jour — de moins en moins fructueux — les hommes retournaient à leurs cases, mécontents de leur journée.
Le placer tarissait ; la source de richesse s’épuisait entre leurs doigts : la précieuse poussière ne flottait plus qu’en quantités infimes sous les eaux du torrent que la pluie gonflait et qui bientôt peut-être renverserait le barrage.
Alors, c’était pour rien que l’on avait cheminé des semaines, c’était pour rien que l’on avait quitté les ports, les bars, les salaires, les plantations sonores de cris et de chansons ; pour rien, pour cette misère, pour claquer de fièvre dans ce trou ! L’Eldorado ! Ah ! bien oui… Et le bruit courait de case en case que Carvès avait trompé les mineurs, qu’il avait touché beaucoup d’argent de sa compagnie et qu’il irait manger la grosse somme, un de ces jours, à Caracas ou à Ciudad Bolivar tandis que les mineurs abandonnés continueraient à tirer de ce placer de crève-la-faim tout juste de quoi ne pas revenir, avec la peau des pieds décollée et le ventre vide. Le patron avait de l’argent. Il fallait qu’il le crachât. Il avait voulu s’arrêter là, pour faire un simulacre d’exploitation et bouffer ensuite la grenouille. Mais les blancs ne l’entendaient pas de cette oreille. On disait aussi que le vrai placer, Carvès le connaissait, et que l’Eldorado pour de bon n’était pas très loin d’ici, à quelques journées de marche, dans la région des montagnes. Oui, le patron en avait parlé ! Et les mineurs voulaient leur part du butin, comme ils avaient eu leur part de misère. Là-bas, il y avait des grottes pleines d’or. En avant ! En avant ! il fallait partir. Carvès devait montrer la route, tenir ses promesses. Ou bien on l’y contraindrait par la force.
Tels étaient, d’après José Yrribaren, les propos qui se tenaient dans les cases. Carvès avait semé le mensonge ; la moisson levait.
— Ils y croient, patron, — disait le Basque à Carvès, — ils y croient, aux trésors. Vous en avez parlé le premier. Vous avez eu tort. Pour vous, c’était une blague, hem !… pour eux, c’est la vérité, maintenant.