Un Mylord, ou plutôt un Mylourd, vint me présenter ses hommages Sterling & ses vapeurs. C'étoit une sorte d'individu court & ramassé, qui ressembloit parfaitement à un gros orteil, marchant comme un canard, & traversé d'une épée à la Catalane, où pendoit un gros gland qui lui flottoit sur la cheville. Les qualités de son esprit répondoient si bien à celles du corps, que l'un sembloit fait pour l'autre, & que l'on eût été fort embarrassé au quel donner la préférence. On sera, peut-être, surpris que je n'aie jamais eu sous mes loix que des animaux indécrottables; mais il faut observer que les gens de mérite ne sont pas toujours les plus opulens, ni ceux qui recherchent le plus notre commerce; & qu'il n'y a guères que des sots & de maussades figures embarrassés de leur argent, qui s'adressent à nous. D'ailleurs, on doit savoir que l'interêt seul nous gouvernant, un barbet, un singe qui viendroit nous trouver, muni d'une bonne bourse, seroit sûr d'être mieux accueilli que le plus aimable Cavalier du monde. Tel est le charme puissant de l'espéce qu'elle nous fait voir toujours à leur avantage, ceux qui en ont beaucoup. Les guinées de Mylord avoient métamorphosé sa personne: c'étoit un Céladon à mes yeux. Il me fit observer un genre de vie bien étrange pendant que j'eus l'honneur d'être à ses appointemens. Nous ne mangions les trois quarts du tems que des tranches de bœuf grillées, des cotelettes de mouton, du veau rôti nageant dans une sausse au beurre, avec des feuilles de choux vertes, telles qu'on les donne aux bêtes de basse-cour. Quelquefois (& c'étoit son plat favori) une piéce de porc avec une marmelade de pommes. Il n'étoit pas d'un gout plus délicat pour sa boisson. Le Bourgogne & les meilleurs vins de France lui faisoient mal au cœur. Il lui falloit de cette ripopée qui pique & gratte le gosier, dont les crocheteurs s'enivrent. On pense bien que le Punch[22] ni les pipes n'étoient pas oubliées; car un véritable Anglois ne croiroit pas avoir dîné sans cela. Enfin, quand Mylord s'étoit gorgé de ce breuvage mixtionné; quand il avoit fumé tout son saoul, & roté comme un pourceau, il s'endormoit les jambes sur la table.
[ [22] Sorte de Boisson composée de citron, d'eau-de-vie, de sucre & d'eau.
Je ne me serois pas volontiers habituée à tant de crapule & de saloperie, si je n'y avois pas trouvé un avantage considérable. Quoique Mylord ne fut rien moins que généreux, j'en tirois tout ce que je voulois. Il n'étoit question que de décrier mes Compatriotes, de boire au Roi George, & de donner à tous les diables le Pape & le Prétendant. Moyennant ce petit trait de complaisance, j'avois la liberté de lui vuider toutes ses poches. J'en attrapai un jour la valeur de plus de trois cens louis en marchandise, pour une couple de santés que je bus. Je lui dis que je voulois me faire faire une espéce de deshabillé de fantaisie, & que comme je lui connoissois le gout excellent, je le priois de m'accompagner dans quelque boutique de la rue Saint-Honoré. «Oh! de tout mon cœur, répondit Mylord. C'est très-bien pensé: yes, yes, veri well: votre idée est fort bonne; extremely good: mon avis ne vous sera pas inutile; by God, du premier coup d'œil je vous dirai ce qui vous convient.» On ne devineroit pas ce que j'eus la modestie de prendre? deux piéces d'étoffes de trente aunes chacune: la premiére en argent pour le pet-en-l'air, & l'autre en or pour les paremens.
Ceci n'est rien auprès des dépenses prodigieuses où je trouvois incessanment occasion de le plonger. Je n'avois qu'à lui citer quelques traits éclatans de la générosité de nos entreteneurs, aussi-tôt, par une jalouse émulation, il s'efforçoit à les surpasser, ne pouvant souffrir qu'il fût dit qu'aucun Mortel pût égaler en magnificence un Citoyen de la Grande-Bretagne. Son sot orgueil me valut, dans le courant de quatre mois, cinq mille livres sterling, tant en bijoux, qu'en bonnes espéces sonnantes.
Est-il possible qu'il y ait des gens si bêtes, que de se disputer l'avantage de manger leur bien avec une Catin pour l'honneur de la Patrie? comme si la gloire d'un peuple étoit attachée aux extravagantes profusions de quelques-uns de ses membres. Mylord, quoique d'une tournure à ne pas trop prévenir les gens en sa faveur, ne laissoit pas d'avoir très-bonne opinion de son massif individu. Il prétendoit que personne en France ne faisoit ses exercices avec plus de grace, de force & d'agilité que lui. Le saut, la lutte, les armes, la danse & le cheval, tout étoit de sa compétance, & il croyoit s'en aquitter également bien. Quoiqu'il en soit, le malheur vouloit toujours que l'exécution ne tournât pas à son avantage. Souvent il s'amusoit chez moi à faire assaut contre Mr. de Gr… M… qui lui détachoit, du plus grand sang froid du monde, des bottes à tuer un bœuf & que Mylord soutenoit n'avoir pas reçues. Enfin, ils convinrent un jour, pour éviter d'inutiles contestations, de marquer le bout des fleurets. Cet accord passé, Mr. de Gr… M… délaya dans un petit vase du noir de cheminée avec de l'huile, & en fit une espéce de pommade, dont chacun graissa le bouton de son arme. Immédiatement après, voilà mes gens qui s'allongent des bottes de longueur, & Mylord en reçoit une justement au milieu de l'estomac. Il n'y avoit pas moyen de contester celle-ci. La marque bien empreinte sur son jabot, faisoit une conviction trop authentique, pour que la négative eût lieu. Il se contenta de dire qu'il n'avoit pas tenu la garde assez haute. Cependant outré jusqu'au fond de l'ame, d'avoir reçu un si terrible mea culpa, il se remit à férailler de plus belle la gueule béante: mais Mr. de Gr… M… lâchant un peu la mesure, le bras tendu, lui enfonça un pied de fleuret dans le gosier. Ce que cette avanture eut de plus desagréable pour Mylord, c'est qu'en crachant un sang aussi noir que celui de la Gorgone,[23] il fit exputation de deux de ses meilleures dents. Néanmoins rien n'étant capable de le corriger, ni de réfréner son courage, quand il croyoit pouvoir se faire admirer, il nous donna bientôt après une autre scéne non moins risible & burlesque.
[ [23] Meduse.
Nous avions fait une partie quarrée au bois de Boulogne, en caléche découverte. Mylord, plein de noble désir d'étaler son adresse à mener une voiture, fit mettre le cocher derriére, & se plaça lestement sur le siége. Tant que le terrain fut large, sans orniére & sans embarras, il alla tout au mieux: mais s'étant mal-à-propos engagé dans une route trop étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse qui venoit au grand trot vers nous. La promptitude que requeroit le cas pressant où il se trouvoit, lui fit oublier qu'il parloit anglais à ses chevaux. Par malheur c'étoient de bons Limousins, qui avoient peu pratiqué le monde, & n'entendoient pas les Langues étrangéres. Ils firent tout le contraire de ce qu'il leur demandoit. Les sottes bêtes se jetterent brusquement sur l'équipage en question, & s'accrocherent par les petites roues. L'autre cocher prenant Mylord à la mine, pour quelque chétif apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravatte de son fouet, & le jetta par terre. Notre Phaëton fort mécontent de sa chute, & plus encore de la caresse qu'il venoit de recevoir, quitte promptement sa perruque & son habit, & fait un défi à ce brutal. Le Drôle, qui étoit fort & nerveux, l'accepte de tout son cœur. Cependant Mylord, plus intrépide que Mars, se met en garde un pied en arriére, & les poings croisés en avant: l'autre, sans y entendre tant de finesse, veut l'apostropher d'une gourmade sur la hure: mais le coup est paré & riposté d'une mornifle à travers le museau, puis d'une seconde & d'une troisiéme du même poids. Ce genre d'escrime, auquel le François n'étoit pas stilé, lui ébranla si fort le chef, qu'il en perdit le point d'appui, & chut à la renverse. Néanmoins après s'être pressé les cartilages du nez & bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre sa revenche. Le Héros Breton, aussi ferme qu'un roc, se préparoit à lui paîtrir de nouveau la ganache, & lui pocher un œil ou deux, quand Mr. la Violette le gratifia, à l'improviste, d'un grand coup de talon au milieu du ventre, & l'étendit comme une grenouille sur l'arêne. Mylord se relevant dans une colére affreuse, s'écria que le coup n'étoit pas bon, & nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du traître. Nous ne concevions pas l'équité de sa plainte, d'autant que le coup nous avoit paru aussi bon qu'un coup de pied puisse l'être. Enfin, sa premiére fougue passée, il nous apprit que les loix du noble Pugilat défendoient très-sévérement les coups de pied. On vint à bout de l'apaiser, en lui assurant qu'on avoit toujours ignoré ces loix en France, & que l'on n'avoit jamais eu l'esprit de croire qu'il fût mal-honnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas. Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gayement sur son siége, pouvant à peine contenir la joie qu'il ressentoit d'avoir remporté à nos yeux une victoire si brillante. Il est vrai qu'il remplit les spectateurs d'admiration; mais c'est un talent naturel aux Anglois; & nous ne saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer l'honneur d'être les plus grands hommes du monde dans l'art distingué d'appuyer dextrement des coups de poing.
Peu de tems après cette martiale avanture, des affaires domestiques rappellerent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutoit pas que je ne fusse extrêmement affligée de le perdre, il me proposa, pour me consoler & flatter mon amour-propre, qu'il ne regrettoit, en quittant Paris, que moi & le combat du taureau.
Je me voyois au départ de Mylord, un capital assez considérable, pour pouvoir tenir maison, & filer délicieusement mes jours dans l'abondance & le repos: mais j'ai expérimenté que la soif d'aquerir augmente à proportion de nos gains, & que l'avarice & l'épargne sont presque toujours compagnes des richesses. L'envie d'être plus à son aise; l'espoir de jouir plus parfaitement, reculent sans cesse le tems de la jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit; & nous nous trouvons dans la disette au sein même de l'opulence. J'avois déjà douze mille livres de rente: je ne voulois pas songer à la retraite, que je n'en eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce n'étoit pas fixer à la fortune un terme déraisonnable. Les nouvelles faveurs qu'elle me fit, prouvent bien que je pouvois ambitionner davantage. En effet, mon Anglais n'étoit pas encore à Douvres, qu'un Membre de l'Academie[24] des quarante de l'Hôtel des Fermes, arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de respect & de distinction dues à son coffre fort. Néanmoins, sans être éblouie de l'honneur qu'il me faisoit, je lui dis, que m'étant consacrée aux affaires étrangéres, je ne pouvois accepter ses offres, qu'à condition que, dès qu'un Etranger se présenteroit, notre bail seroit nul. Il y consentit & l'accord fut signé.
[ [24] L'auteur emploie cette expression ironique, parce que les Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.