C'étoit un grand homme, passablement bien fait & d'assez bonne mine; du reste, un animal insupportable, comme sont d'ordinaire les gens de cette profession. La terre ne sembloit pas digne de le porter. Il avoit un mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se croyoit un génie universel: il parloit de tout d'un ton absolu: il contredisoit éternellement, & malheur à qui l'auroit contredit: il vouloit qu'on l'écoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le bourreau mettoit le pied sur la gorge aux gens raisonnables, & prétendoit être applaudi.
Ce qu'il fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais gout que Mylord avoit introduit dans ma cuisine, & d'y substituer le luxe & la délicatesse des repas financiers. J'avois soir & matin une table de huit couverts, dont six étoient réguliérement occupés par des Poëtes, des Peintres & des Musiciens, lesquels pour l'interêt de leur ventre, prodiguoient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma maison étoit un tribunal, où l'on jugeoit aussi souverainement les talens & les arts, que dans la gargote littéraire de Madame T… Tous les bons Auteurs y étoient mis en piéces & déchirés à belles dents comme chez elle; on ne faisoit grace qu'aux mauvais: souvent même on les plaçoit au premier rang. J'ai vu cette vermine oser déprimer les lettres inimitables de l'Auteur du Temple de Gnide,[25] & pétarder le bon Abbé Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres Juives n'étoient qu'un ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothéque universelle de le Clerc, de L'Espion Turc, &c. toutes pitoyablement défigurées, & sentant le terroir Provençal à chaque ligne. Ce pauvre Prêtre qui n'avoit contre lui que beaucoup de misére & de mal-propreté, qui logeoit une très-belle ame dans un corps très-salope; ce pauvre homme toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avoit une judiciaire exquise; & je dois dire à sa gloire, que si j'ai quelque gout pour les bonnes choses; que si je me suis garantie de la fiévre contagieuse du bel esprit, je n'en suis redevable qu'à ses conseils. C'est lui qui m'ayant ouvert les yeux sur le peu de valeur & la petitesse de nos frêlons du Parnasse, m'a fait connoître que le véritable esprit étoit un feu pur & divin; un don du Ciel qu'il n'étoit pas au pouvoir des hommes d'aquerir; qu'il falloit bien se garder de confondre les génies heureux doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits Ecrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit; qu'un pareil titre étoit regardé chez les honnêtes gens, comme une espéce d'opprobre; & que, quoique la profession des Lettres fut la plus noble de toutes, il étoit presque honteux de les cultiver aujourd'hui, à cause du mauvais renom que ces insectes leur avoient donné dans le monde. «Vous ne devineriez pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite engeance. C'est que le métier n'exige ni esprit, ni talens. Pour vous en convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du dictionnaire néologique à votre cocher, & envoyez-le au caffé de Procope pendant un mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que les autres. Helas! ajouta-t'il en lâchant un profond soupir, c'est à la cruauté de mes parens que je dois toute la misére & le ridicule dont je suis accablé depuis si long-tems. Les barbares dès ma tendre jeunesse, me firent entrer de force dans l'Ordre des Freres Servites. La répugnance que j'avois montrée pour l'état Monacal s'accrut avec l'âge: je gémis plusieurs années sous le Froc; j'y serois mort de désespoir, si je n'avois trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau: peu s'en fallut que je ne regrettasse les misérables liens dont j'avois été garroté jusqu'alors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon irrésolution m'amena ici. J'ai subsisté dans les commencemens du produit de mes Messes & de quelques Sermons composés en poste, que je vendois aux Ordres mendians. La nécessité & le desœuvrement ne m'avoient pas permis d'être trop difficile sur le choix de mes connoissances. Je fréquentois une petite tabagie près de la Foire Saint-Germain, où se rassembloient des Danseurs de corde, des Joueurs de Marionettes, quelques Acteurs de l'Opera comique, & entr'autres le Sieur Colin, célébre Moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces Messieurs, dont j'avois eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnerent mes entrées à leurs Spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du papier me prit: je hazardai quelques mauvaises Scénes, qui me furent payées au-delà de leur valeur. J'aurois bien voulu pouvoir concilier l'Eglise & le Théâtre, & continuer à tirer mon tribut quotidien de l'Autel; mais Mr. l'archevêque jugea à propos de me priver de cette petite douceur, en m'interdisant les fonctions de Prêtre. Je perdis quinze sous par jour, que me valoit la Messe qui étoit mon plus clair revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de Poëte, & me mis à composer des Comédies, des Opera, des Tragédies, que je faisois jouer sous le nom de mon frere le Chevalier, ou que je vendois à quiconque avoit la manie d'être Auteur. Je faisois, outre cela, trafic en gros & en détail de tout ce qui étoit du ressort de l'esprit. Vouloit-on des Bouquets, des Epithalames, des cantiques spirituels, des Sermons de Carême? on en trouvoit dans mon magazin de toutes les sortes & à juste prix. Je vous avouerai même sous le secret, que maint illustre Membre de la Petaudiére du vieux Louvre[26] n'a pas dédaigné de recourir à moi pour son Discours de réception. Qui ne croiroit pas qu'un commerce si considérable eût dû me faire rouler carrosse? Cependant jugez de l'avantage que j'en ai tiré par l'état où vous me voyez. Depuis plus de cinquante ans, j'ai composé des millions de Vers, & je n'ai pas de culotte.»
[ [25] Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.
[ [26] L'Academie Françoise.
Si l'air de candeur & de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin s'expliqua, me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat & le plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit aussi qu'il y a des heureux dans la profession des Lettres comme dans toutes les autres, & qu'il est une infinité d'Ecrivains qui doivent plus leur réputation à leur étoile, qu'à leurs talens. Combien ai-je vu de faux célébres dans Paris, dont on n'auroit jamais parlé sans la protection de quelqu'important de Cour ou de quelque Catin en crédit? Combien en connois-je à qui l'autorité a déféré les premiéres places parmi les disciples d'Apollon, qui n'auroient pas été capables de tirer de leurs cerveaux stériles la centiéme partie des bonnes choses que l'Abbé Pélegrin a faites? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre diable ressembloit assez au Paillasse de la Foire, qui est la risée du Public & le jouet éternel de ses Confreres, quoiqu'au fond il soit infiniment plus habile qu'eux. Concluons delà que le mérite est en pure perte, quand il n'est point étayé de la Fortune. C'est à elle seule qu'il appartient de faire les grands hommes; la Nature ne fait que les ébaucher.
Je reviens à mon Cordon-bleu de Finance. Sa compagnie l'ayant élu pour aller en tournée, c'est-à-dire, pour voir si les Commis étoient exacts à opprimer & piller le Peuple, & si l'on ne pourroit pas inventer quelqu'honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompimes amicalement notre contract, & je me retrouvai libre.
Il y a long-tems que j'aurois dû répondre à une question que mes Lecteurs m'ont indubitablement faite plus d'une fois en eux-mêmes. Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de Messaline, ait pu se contenter de gens qu'elle ne voyoit que par interêt, & qui la plupart n'étoient rien moins que des Hercules dans les travaux libidineux?
Rien n'est mieux fondé que cette objection, & il est juste d'y satisfaire. Sachez donc, Messieurs, qu'à l'exemple des Duchesses de la vieille Cour & de plusieurs de mes Compagnes, j'ai toujours eu à mes gages… Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. J'ai toujours eu un jeune & vigoureux Laquais, & je m'en suis si bien trouvée, que tant que l'ame me battra au corps, je ne changerai point de méthode. Indépendanment de ce que les Drôles sont sans conséquence, ils vous servent dans la minute, & ne vous ratent pas comme font les honnêtes gens; ou du moins, quand la chose arrive, c'est après de si fortes épreuves, qu'il y auroit de l'injustice & de la cruauté à leur en faire un crime. Deviennent-ils insolens? il est aisé d'y remédier. On leur donne quelques coups de bâton; on les paie, & on les renvoie: cela ne fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je n'en suis jamais venue à ces extrêmités, parce que j'ai toujours eu la précaution de les prendre tout neufs, exactement de la tournure d'esprit & de corps du Paysan, que l'ingénieux & élégant Mr. de Marivaux nous a peint d'un coloris si naïf & si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer moi-même, & de les plier à ma fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas qu'ils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les coquins ne corrompent leur innocence & ne les débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire, à la tâche: du reste, rien ne leur manque quant au victum & vestitum. Ils sont proprement entretenus, & nourris comme des poulets à l'épinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de bienheureux directeurs de Nones, lesquels n'ont d'autre soin en ce monde, que de faire dévotement de bon chile & ce qui s'ensuit. Voilà, Messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux de l'incontinence. Au moyen d'un sistême si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés d'amertume. Je jouis en paix & à petit bruit, sans redouter les caprices & la mauvaise humeur d'un Amant impérieux qui me traiteroit en esclave, & me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me réduiroit un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là. S'entête qui voudra de belle passion & de tendresse Platonique: je ne me repais point de vapeurs: les sentimens épurés & alambiqués de l'amour sont des mêts qui ne conviennent pas à ma constitution; il me faut des nourritures plus fortes. Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant original avec sa façon d'aimer. Où en seroit aujourd'hui le genre humain, si l'on eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier? Il y a grande apparence que la nature ne l'avoit pas mieux partagé qu'Origéne, ou qu'on lui avoit fait quelque soustraction à l'instar de celle que l'on fit au doucereux Amant d'Héloïse. Au moins, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que son maître Socrate, qui avoit les piéces sans lesquelles on ne sauroit être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique. Il a suivi tout uniment le grand chemin; & s'il s'en est écarté, ç'a été de bien peu de chose. Reprenons notre histoire.
A peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage, que je me vis obsédée par une multitude de dupes de toute espéce & de tous rangs. Un Ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je ressentis alors d'avoir fait une conquête de cette importance. Quel triomphe flatteur pour ma vanité! & que je m'imaginois de satisfaction de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les esprits, par la sagacité de ses lumiéres & une parfaite connoissance des interêts divers des Souverains, peut de son cabinet changer tout le sistême des affaires de l'Europe, & contribuer également au bien général & à la gloire de sa Patrie! Tel étoit le tableau favorable que je me faisois de Mr. l'Ambassadeur avant de l'avoir vu. Je ne doutois pas qu'il ne joignît à ces rares & sublimes talens, mille autres belles qualités, ne concevant pas que l'on pût jamais remplir des emplois de cette conséquence, sans être doué d'un génie supérieur. Ce qui me confirma sur-tout dans la haute idée que je m'en étois faite, ce fut la façon singuliére dont il s'y prit pour traiter avec moi. Notre accord se fit par voies de négociations. Des Agens secrets vinrent me trouver de sa part: je lui en députai de la mienne: ils s'aboucherent ensemble: les offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant les avantages de son parti, multiplioit les difficultés: on rencontroit des inconvéniens par-tout; on en faisoit naître où il n'y en avoit pas. S'accordoit-on sur un point? on différoit sur l'autre. Cependant, après plusieurs conférences rompues & renouées, nos Plénipotentiaires signerent heureusement les Articles, & l'échange du double traité fut fait à notre contentement réciproque.
Comme il y a tout lieu de croire que le Lecteur est impatient de connoître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus long-tems, lui en crayonner le portrait.