Mr. l'Ambassadeur avoit une de ces figures que l'on peut appeller insignifiante, & par conséquent, assez difficile à définir. Il étoit d'une taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait: il avoit la jambe d'un homme de Qualité, c'est-à-dire, gréle & décharnée. Il affectoit un air de noblesse, que son visage trivial démentoit. Il portoit la tête haute, en se gonflant les joues, & jettoit sans cesse un œil de complaisance sur l'Ordre dont il étoit décoré. Du reste, à sa mine grave, silencieuse & intérieure, on l'auroit cru absorbé dans de très-profondes méditations, & minutant les plus vastes desseins. Il ne parloit presque pas, pour donner à entendre qu'il pensoit beaucoup, & que son caractére lui prescrivoit d'être circonspect & mesuré dans ses discours. Le questionnoit-on? il répondoit par quelque léger mouvement de tête, accompagné d'un coup d'œil mistérieux ou d'un imperceptible petit sourire. Qui croiroit que sur un extérieur si bizarre & des apparences si équivoques, je fus près d'un mois la dupe de ma préoccupation pour Mr. l'Ambassadeur? Je ne me serois pas ôté de la cervelle qu'il ne fut le plus grand homme du monde, sans la peinture charitable que m'en fit son Secrétaire. J'ai déja observé ci-dessus que nous n'avons pas de plus rigoureux & de plus redoutables censeurs que nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur échappent pas, comment pourrions-nous espérer d'échapper aux traits mordans de leur langue, quand ils ont de la pénétration? Celui-ci étoit trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue & le sérieux étudié de son Maître. Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé ses observations si judicieuses, que je crois faire ma cour au Lecteur de les lui communiquer. C'est le Secrétaire qui parle:
«Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les Grands ne sont généralement grands que par notre petitesse; & que c'est le respect aveugle & pusillanime qu'un ridicule préjugé nous inspire pour eux, qui les éléve à nos yeux. Osez les envisager; osez faire abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige s'évanouira. Vous connoîtrez immédiatement leur valeur intrinséque, & verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur & dignité, n'est autre chose, qu'orgueil & bêtise. Une maxime sur-tout qu'il ne faut pas oublier, c'est que le mérite personnel n'est pas plus relatif à l'importance du Poste qu'on occupe, que la bonté d'un cheval à la richesse du harnois qui le couvre. Bridez une Rosse à son avantage, caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornemens ne sauroient la métamorphoser: ce ne sera jamais qu'une Rosse. A l'application. Un génie étroit tel que Son Excellence, s'imagine qu'un air de discrétion, un dehors grave & composé, une contenance impérieuse & altiére, sont les seules qualités qui constituent & caractérisent le Ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise qu'un fat. Il a beau se gourmer, se panader & se rengorger sous le poids imposant de sa mission; l'on verra toujours à travers sa contrainte & ses efforts, qu'il a les reins trop foibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t'il pas de s'en débarrasser sur nous, dès qu'il peut se dérober à l'œil du public. Et alors que croyez-vous qu'il fasse, tandis que nous suons à déchiffrer les dépêches & à y répondre? Il polissonne avec ses domestiques, son singe & ses chiens; il fait des découpures, il fredonne; joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, s'étend, bâille & s'endort. N'allez pourtant pas vous figurer que tous les Ministres soient taillés sur un si pitoyable modéle. Il en est dont le mérite est infiniment supérieur aux éloges qu'on pourroit en faire. J'en connois plusieurs qui joignent aux talens qu'exige leur état, celui de se concilier l'affection & l'estime générale, & qui, bien différens de leurs postiches Confreres, savent être recueillis dans le cabinet, & dissipés dans le monde, d'autant plus adroits politiques en cela, que l'air de confiance & de franchise qu'ils témoignent à l'extérieur, fait qu'on ne s'en méfie pas, & que personne ne songe à se boutonner devant eux.»
Mr. le Sécrétaire me dit encore une infinité d'excellentes choses, que je pourrois insérer ici; mais comme il n'est rien qui n'ennuie à la longue, j'aime mieux laisser le Lecteur sur la bonne bouche.
L'admiration & le respect que j'avois eus jusqu'alors pour Son Excellence, dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa magnificence & ses largesses, j'aurois été capable de lui faire quelqu'incartade pour m'en délivrer, si le dérangement soudain de ma santé ne nous eut fourni un prétexte réciproque de rupture. Je tombai dans une langueur & une mélancolie qui furent l'écueil du savoir des plus célébres disciples d'Esculape. Chacun d'eux également ignorant du mal réel dont j'étois attaquée, m'en prêtoit un de son imagination, & me le prouvoit par des sillogismes si concluans, que me croyant tous les maux ensemble, je prenois des remédes de toute main, & faisois de mon corps une boutique d'Apothicaire. Cependant, je diminuois à vue d'œil, & n'étois plus qu'une triste image, qu'une ombre déplorable de ce que j'avois été. Je m'efforçois en vain de remplacer la fraicheur naturelle de mon teint, mes couleurs & mon embonpoint, par les secrets illusoires de l'Art. Le vermillon, la pommade, le blanc & les mouches n'étoient pas capables de retracer à mon miroir le joli minois de Margot. A peine retrouvois-je, dans la profonde méditation & la pénible étude de deux heures de toilette, un seul petit trait qui me rappellât le souvenir de mon ancienne beauté. J'étois presque dans le cas d'une décoration de Théâtre, qui par la magie de la perspective, est admirable de loin, & qu'on ne sauroit voir de près sans être révolté. Les couches diverses de fard dont je me surchargeois le visage me prêtoient un certain éclat à quelque distance, & donnoient à mes yeux de la vivacité: mais m'approchoit-on? l'on ne voyoit plus qu'un amas confus & bizarre de couleurs grossiéres, dont la rudesse offensoit la vue, & sous lesquelles il n'étoit pas possible de démêler ma ressemblance. Helas! que de sujets d'affliction & de désespoir quand je me rappellois le tems heureux où Margot, parfaitement ignorante des ruses & du raffinement de la parure, étoit riche de son propre fonds, & n'empruntoit ses charmes que d'elle-même! Enfin, pendant qu'immolée à mes ennuis & aux ordonnances des Médecins, je traînois un reste de vie, j'entendis parler d'un Empirique, auquel on avoit donné le sobriquet de Vise-à-l'œil, parce qu'il prétendoit connoître la nature de tout mal dans les yeux. Quoique je n'eusse jamais eu grand'foi aux miracles des gens à secrets, la foiblesse où j'étois reduite m'avoit insensiblement disposé l'esprit à la crédulité. Et comme il n'y a rien qu'on se persuade plus aisément que ce que l'on souhaite avec plus d'ardeur, je fis prier Mr. Vise-à-l'œil de passer chez moi, ne doutant pas qu'il ne me rendît bientôt la santé. Au premier abord sa phisionomie me plut. Je lui trouvai un air ouvert & gracieux, au lieu de ce caractére effrayant qui est empreint sur le front de la plupart des Médecins & des Charlatans. Il commença par exiger de ma franchise une bréve confession de ma vie passée avant de tomber malade, & du régime que l'on m'avoit fait observer depuis. Après quoi, m'ayant fixée attentivement l'espace de deux ou trois minutes, sans faire le moindre mouvement ni proférer un seul mot, il rompit le silence en ces termes: «Mademoiselle, vous êtes fort heureuse que les Médecins ne vous aient point tuée. Votre mal auquel ils n'ont rien connu, n'est point une affection du corps, mais un dégout de l'esprit, causé par l'abus d'une vie trop délicieuse. Les plaisirs sont à l'ame ce que la bonne chére est à l'estomac. Les mêts les plus exquis nous deviennent insipides par habitude: ils nous rebutent à la fin, & nous ne les digérons plus. L'excès de la jouissance vous a, pour ainsi dire, blasé le cœur & engourdi le sentiment. Malgré les charmes de votre condition actuelle, tout vous est insupportable. Les soucis accablans vous suivent au milieu des fêtes, & le plaisir même est un tourment pour vous. Voilà votre état. Si vous voulez suivre mon avis, fuyez le commerce bruyant du monde: ne faites usage que d'alimens salubres & substantiels: couchez-vous de bonne heure, & soyez matinale: prenez de l'exercice: ne fréquentez que des personne dont l'humeur cadre à la vôtre; ayez toujours quelqu'occupation pour remplir les vuides de la journée. Sur-tout ne faites aucun reméde, & je vous garantis dans six semaines aussi belle & aussi fraîche que vous l'ayez jamais été.»
Le discours de Mr. Vise-à-l'œil fit sur mes sens un effet si merveilleux, que pour peu que j'eusse eu foi au Grimoire, je l'aurois soupçonné de m'avoir touchée d'une baguette magique. Il me sembloit que je sortisse d'un sommeil profond, pendant lequel j'avois rêvé d'être malade. Persuadée que Mr. Vise-à-l'œil m'arrachoit d'entre les bras de la mort, je lui sautai au cou par excès de reconnoissance, & le congédiai avec un présent de douze louis.
Dans la résolution d'observer à toute rigueur son ordonnance, mon premier soin fut de signifier ma sortie à l'Opera. Quoiqu'on soit obligé d'y servir six mois encore après cette formalité, Mr. Thuret voulut bien m'en exempter. Je ne me vis pas plutôt libre, qu'il me parut que je pensois pour la premiére fois. Depuis le jour que je m'étois éclipsée du domicile de mes parens, je n'avois pas plus songé à eux, que s'ils n'eussent jamais existé, & que je fusse tombée des nues. Mon changement de situation les rappella dans ma mémoire. Je me reprochai mon ingratitude envers eux, & songeai à la réparer au plutôt, supposé qu'ils vêcussent encore. Mes perquisitions furent assez long-tems infructueuses. Enfin, un vieux Marchand de tisanne m'apprit que Mr. Tranche-montagne avoit fini ses jours, commandant une rame sur les Galéres de Marseille, & que ma mere se trouvoit actuellement resserrée à la Salpétriére, après avoir reçu au préalable une petite correction publique de la main de Monsieur de Paris.[27]
[ [27] On nomme ainsi par dérision le Bourreau.
Je fus sensiblement touchée de leur sort; & loin de blâmer la conduite qui les y avoit entrainés, je ne pus m'empêcher de les justifier en mon cœur, me rappellant cette judicieuse réflexion de l'Avocat Patelin, qu'il est bien difficile d'être honnête homme quand on est gueux. En effet, que de gens qui passent pour la probité même, parce que rien ne leur manque, qui auroient fait pis s'ils s'étoient trouvés en pareille situation! Il n'y a rien en ce monde, comme l'on dit, qu'heur & malheur. Ce sont les infortunés que l'on pend: & sans doute, si tous ceux qui le méritent étoient punis de la hard, l'Univers seroit bientôt dépeuplé.
Fondée sur cette opinion vraie ou fausse, je m'employai de tout mon crédit pour tirer ma mere de captivité, ne doutant pas que le changement de condition ne la rendît bientôt aussi honnête femme qu'une autre. Dieu merci! je ne m'abusai point. C'est aujourd'hui une des plus raisonnables personnes que l'on puisse voir. Elle a bien voulu se charger du soin de mes affaires domestiques; & j'avoue, à sa louange, que ma maison n'a jamais été mieux réglée. En un mot, si j'ai contribué à son bonheur, je puis dire qu'elle n'a pas moins contribué au mien par la tendre affection qu'elle me porte, & le zéle sincére avec lequel elle vole au-devant de tout ce qui peut flatter mes désirs.
Nous partageons notre tems entre la Ville & la Campagne, & jouissons, parmi un petit nombre d'habitudes, (car les amis sont pure chimére) de ce que la vie a de plus délicieux dans tous les genres. Pour ce qui est de ma santé, elle est très-bonne maintenant, à une légére insomnie près. Mais, comme Mr. Vise-à-l'œil m'a expressément défendu les remédes, j'ai imaginé de lire tous les soirs quelques lambeaux des Oeuvres narcotiques du Marquis d'Argens, du Chevalier de Mouhy, & de plusieurs excellens Ecrivains de cette Classe, moyennant quoi je dors comme une marmotte. J'exhorte ceux qui sont attaqués de semblable indisposition de se servir du même expédient: sur ma parole, ils s'en trouveront bien.