Pendant mon séjour à Bicêtre, j'ai eu l'honneur de faire connoissance avec plusieurs Demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire aux premiers du Royaume, dont elles sont devenues les Idoles. Il est des personnes qu'on doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs gouts. Ce n'est point à nous qu'il appartient de contrôler la conduite des Grands. S'ils préférent de méprisables & infames créatures à ce qui mériteroit les adorations de quiconque a le sentiment délicat, c'est leur affaire.

Quand je me vis hors de la Piscine de Mr. saint Côme, l'impatience me prit de sortir de captivité. J'écrivis à tous mes prétendus amis dans les termes les plus pressans, pour les engager à solliciter mon élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusqu'à eux, ou plutôt ils ne firent pas semblant de les avoir reçues. J'étois désespérée de l'abandon où chacun me laissoit, lorsque je me ressouvins du Président qui m'avoit dépucellée par la voie prohibée. J'implorai son assistance: ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma requête, on m'annonça que j'étois libre. Je me sentis tellement pénétrée de joie & de reconnoissance pour le service que me rendoit ce généreux Magistrat, que je lui aurois sacrifié encore vingt autres pucellages plus bizarres, s'il les eut exigés.

J'avois plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de mes appas. Il sembloit que le minéral qui m'avoit roulé dans les veines, m'eut donné un nouvel être. J'étois devenue belle à ravir. Cependant le principal me manquoit; je veux dire, l'entregent & les maniéres, le secret ineffable de faire valoir les agrémens de la nature par le secours de l'Art. Je croyois sottement qu'il suffisoit d'avoir du teint, des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, & sans nulle expérience du manége, du charlatanisme des femmes du bel air, je me reposois sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, & d'avoir des adorateurs: mais, loin d'attirer les moindres regards vers moi, j'avois la mortification de me voir effacer par des visages usés de débauches & tout couverts de blanc de ceruse & de rouge. Enfin, ne voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état d'où je venois de sortir, je fus contrainte pour subsister, de servir de modéle aux Peintres.

Pendant à peu près six mois que j'exerçai cette belle profession, j'eus l'honneur d'être l'objet des études & des récréations de tous les Appelles & Barbouilleurs de Paris. Il n'est guères de sujets profanes & sacrés qu'ils n'aient épuisés sur moi. Tantôt je représentois une Madelaine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourd'hui j'étois sainte, demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou l'exigence des cas. Quoique j'eusse un des plus beaux corps & des mieux articulés qu'il fut possible de voir, une jeune Lavandiére, connue alors sous le nom de Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, m'éclipsa tout-à-coup, & m'enleva mes chalands. La raison de cela, c'est qu'on me savoit par cœur, & que Marguerite, ne me cédant rien du côté des perfections corporelles, avoit sur moi le mérite de la nouveauté. Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti qu'on avoit lieu d'en espérer. Elle étoit d'une si grande vivacité, qu'il n'étoit presque pas possible de lui faire garder une attitude. Il falloit, pour ainsi parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits d'étourderie qui la caractérise parfaitement. Mr. T… la peignoit un jour en chaste Susanne, c'est-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la quitter un instant. Sur ces entrefaites une procession des Carmes Billetes vint à passer. Cette folle oubliant son personnage actuel, courut étaler au balcon ses appas obscénes. La populace, plus scandalisée que les Révérends, de l'indécence d'un semblable procédé, la salua d'une grêle de pierres. Cette avanture pensa attirer de fâcheuses affaires à Mr. T… On vouloit le prendre à parti. Heureusement il en fut quitte pour l'excommunication.

Cependant, le crédit que Marguerite aqueroit journellement dans notre métier commun, me fit prêter l'oreille aux propositions d'un Mousquetaire gris, dont je devins la Pensionnaire, à raison de cent francs par mois. Nous établimes nos foyers dans la rue du Chantre. Mr. de Mez… (c'étoit mon bienfaiteur) m'aimoit à l'adoration: je l'aimois de même; ce que l'on doit regarder comme un phénoméne chez une fille entretenue, d'autant que l'aversion la plus insurmontable est la recompense ordinaire des Entreteneurs. Quoiqu'il en soit, je ne lui avois pas voué une fidélité si scrupuleuse, que je ne m'en tinsse qu'à lui seul. Un jeune garçon Perruquier, & un Mitron à larges épaules étoient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me friser, avoit le privilége d'entrer familiérement dans ma chambre quand il vouloit. Le second, à titre de mon Pourvoyeur de pain, s'étoit aquis le même droit, sans que Mr. de Mez… en conçut le moindre ombrage. Tout jusques-là sembloit concourir à ma félicité. Si la fortune ne me fournissoit qu'un honnête nécessaire, l'amour me donnoit au-delà de mes besoins libidineux. J'avois lieu d'être contente de ma condition; je l'étois en effet, lorsqu'un maudit Qui pro quo bouleversa notre petit ménage. La Cour étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de Mez… avoit été du détachement, & devoit rester à son quartier tout le tems du voyage. Mon Hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour un particulier & sa femme, qui ne comptoient s'arrêter que deux ou trois jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce qu'elle souhaitoit, & nous convinmes de coucher ensemble, pendant que ces Etrangers occuperoient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre possession le même soir, espérant s'y dédommager des mauvaises nuits qu'ils avoient essuyées dans la route.

Mr. de Mez… pressé, selon les apparences, du désir de copulation, arriva justement à l'heure que tout le monde dormoit. Il avoit un passe-partout de la maison & une clef de ma chambre. Il entre à petit bruit: mais de quel étonnement son ame ne fut-elle pas saisie, quand un ronflement en basse-contre, vint frapper son oreille! Cependant il approche de mon lit, frissonnant de crainte & de rage: il tâtonne & sent deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, l'esprit de vengeance s'emparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur le couple endormi, & casse un bras au pauvre diable d'époux, qui tâchoit de garantir sa moitié d'un traitement si brutal. Il est aisé de penser qu'une semblable scéne ne se passa point dans le silence. Bientôt toute la maison & le voisinage furent éveillés aux hurlemens de ces infortunés conjoints. On crie de toute part au meurtre, à l'assassin. Le Guet arrive, & Mr. de Mez… reconnoissant trop tard sa méprise, est arrêté & conduit à l'Hôtel. Comme c'étoit à mon occasion qu'on avoit fait ce beau vacarme, je ne crus pas qu'il fût prudent d'attendre quelle en seroit l'issue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-l'air, & à la faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un Chanoine de saint Nicolas, domicilié sous le même toit.

Il y avoit long-tems que le saint homme me convoitoit. Dieu sait s'il fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique appétit qui le dévoroit. Il me reçut d'une façon toute chrétienne; & après m'avoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le maître paillard m'introduisit charitablement dans sa couche canoniale. Certes, ce n'est pas sans raison que l'on exalte les talens de ces mangeurs de potage à l'eau bénite. Les gens du monde ne sont que des mirmidons auprès d'eux. Le bon Prêtre fit pendant toute la nuit & fort avant dans la journée des miracles de nature. Lorsqu'énervé, outré de fatigue, il sembloit prêt à succomber sous le plaisir, aussi-tôt son imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtoit de nouvelles forces. Chaque partie de mon corps étoit pour lui un objet d'adoration, de culte & de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel[7] avec tout leur savoir ne furent capables d'inventer la moitié des attitudes & des postures qu'il me fit tenir; & jamais les mistéres de l'Amour ne furent célébrés de meilleure grace, ni de tant de maniéres différentes.

[ [7] Peintre fort célébre autrefois à Paris pour les obscénités.

Je gagnai si bien l'intimité de Mr. le Chanoine dans cette occasion, qu'il m'offrit de manger avec moi les deniers de la Prébende, qui, à la vérité, n'étoit pas grand'chose; mais les circonstances embarrassantes où je me trouvois alors, ne me permettant pas de faire la rencherie, j'acceptai son offre de très-grand cœur.

Le soir même, entre chien & loup, il me prêta une vieille culotte, où avoient reposé dix ans ses deux respectables témoins; & m'ayant enharnachée d'une crasseuse soutanelle d'aussi ancienne date, d'un petit manteau de voile en filigrane, & d'un paroli[8] au menton, nous sortimes paisiblement, sans que personne nous dit mot. Le diable, en effet, ne m'auroit pas reconnue sous ce travestissement burlesque. J'étois si défigurée, que je ressemblois moins à une fille qu'à un de ces pauvres Ibernois grêlés, qui tirent leur subsistance quotidienne de leurs messes. On ne devineroit pas où mon nouveau maître me conduisit. Dans la rue Champ-fleuri, au cinquiéme étage, chez une nommée Madame Thomas, crieuse de vieux chapeaux. Cette honnête personne avoit été quelques années auparavant gouvernante du Chanoine. Elle s'en étoit séparée pour épouser un porteur d'eau du quartier; lequel avoit passé de cette vie à l'autre peu de tems après les épousailles: & comme il n'avoit assigné de préciput à la susdite Madame Thomas, que sur les brouillards de la riviére, son unique domaine, elle s'étoit enrôlée par besoin dans le Corps des Revendeuses de vieilles nippes. Enfin, ce fut à la garde de cette vénérable Bourgeoise que mon Prêtre me confia, en attendant qu'il m'eût trouvé un logement convenable.