[ [8] Rabat.
Madame Thomas étoit une grosse camuson, chargée de viande. Néanmoins, à travers son excessif embonpoint, on découvroit des traits qui faisoient soupçonner qu'elle n'avoit pas été, en son tems, d'une figure indifférente. Aussi la bonne Maman entretenoit-elle encore un commerce clandestin avec un Frere Quêteur de l'Ordre Séraphique de saint François, qui venoit sacrifier à ses gros appas, lorsque l'aiguillon de la chair le tourmentoit.
C'est une chose inconcevable que les moyens bizarres dont la fortune se sert pour opérer ses miracles, & conduire les mortels où il lui plait. S'imagineroit-on jamais que ce seroit chez une crieuse de vieux chapeaux que cette Divinité fantasque dût me tendre une main bienfaisante? Rien n'est pourtant plus vrai. La protection du Frere Alexis m'a tirée de la poussiére, & a été la premiére source de l'état d'opulence dont je jouis aujourd'hui. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans les combinaisons du sort, & ce qui confond l'entendement humain, c'est que souvent les voies du bonheur ne nous sont ouvertes que par les plus fatals événemens. On roue de coups de bâton un pauvre étranger, qui se croit en sûreté dans ma chambre: on lui casse un bras. De crainte qu'on ne me veuille rendre responsable de cette tragique avanture, je me sauve chez mon voisin le Chanoine, qui me méne en secret chez Madame Thomas: ce n'est pas tout; pour comble de disgraces, j'apprends le lendemain que le Prébendier lui-même avoit été écrasé & enseveli sous les ruines de son Eglise;[9] & par cette mort imprévue me voilà reduite, sans aucune apparence de ressource, à la merci de ma nouvelle Hôtesse.
[ [9] Il y a quinze ou seize ans que ce malheur est arrivé. Plusieurs Chanoines eurent le même sort.
Le sentiment effrayant de ma situation présente m'arracha des larmes, que Madame Thomas crut que je donnois au défunt. Nous pleurames toutes deux de compagnie quelques minutes: après quoi, la bonne femme, naturellement ennemie des longues afflictions, essaya de me consoler, & y réussit mieux par ses propos burlesques, que n'auroit fait un Docteur avec tout le pathétique de sa morale chrétienne. «Allons, Mademoiselle, me disoit-elle, il faut se faire une raison: quand nous pleurerons jusqu'au jugement, il n'en sera ni plus ni moins. La volonté de Dieu soit faite. Au bout du compte, ce n'est pas nous qui l'avons tué. C'est bien sa faute s'il est mort: & oui, vraiment. Que diable avoit-il besoin aujourd'hui d'aller à Matines, lui qui dans le courant de l'année n'y alloit pas quatre fois? A-t'on jamais plus mal pris son tems pour être dévot? Demandez-moi si l'on n'auroit pas bien chanté les Matines sans lui. Les Chantres ne sont-ils pas payés pour cela? Ah! comme dit ma commere Michaut, la mort est bien traîtresse! c'est justement lorsque nous y pensons le moins qu'elle nous accroche. Qui auroit dit hier au pauvre défunt: Monsieur le Chanoine, nous avons une bonne oie pour demain, mais on vous en ratisse; vous n'en tâterez point. Il lui auroit donné le démenti, & auroit juré sa foi qu'il en mangeroit sa part. Voilà pourtant comme on se trompe tous les jours. C'est, en vérité, grand dommage; car c'est une oie à servir à la table de la Reine: ça, ça tenons-nous le cœur gai, aussi-bien tout le chagrin du monde ne payeroit pas un sou de dettes. Entre nous soit dit, vous ne perdez pas grand'chose. C'étoit un Engeoleur de filles qui leur promettoit plus de beurre que de pain; & puis le Drôle ne se faisoit pas conscience de les planter là pour reverdir quand il en étoit regoulé. Il avoit aussi le défaut d'être un peu sujet à son ventre: il s'enivroit fréquenment, & devoit à tout son voisinage. Tenez, que serviroit-il de vous cacher la vérité maintenant qu'il n'est plus? ma foi, il ne valoit pas les quatre fers d'un chien.»
Madame Thomas me convainquit par cette oraison funébre de son ancien Maître, que nos domestiques sont des espions & des censeurs de notre conduite, d'autant plus dangereux, qu'ils n'ont pas d'ordinaire assez de discernement pour appercevoir nos bonnes qualités, & qu'ils ont toujours trop de malice pour ne pas découvrir nos foiblesses & nos imperfections. Elle me tint un langage bien différent au sujet du Frere Alexis. Il est vrai qu'il étoit d'une tournure à mériter les éloges de toute connoisseuse. Je dis ceci en passant, parce que j'eus la fantaisie d'expérimenter son savoir-faire, & que j'ai souvent regretté que tant de mérite fût en quelque façon anéanti sous l'humble haillon d'un pauvre Récolet.
J'aurois dû, afin d'éviter le reproche que l'on pourroit me faire, d'écrire sans ordre & de déplacer les choses, laisser arriver le Frapart chez Madame Thomas, avant de m'étendre sur son chapitre. Mais le mal n'est pas si grand; faisons-le entrer, tandis que la bonne Femme est occupée à trousser l'oie dont elle veut le régaler. On saura donc que je vis un grand coquin des mieux découplés, nerveux, membru, barbu, ayant le teint frais & vermeil, des yeux vifs & perçans, pleins d'un feu, dont les étincelles simpatiques faisoient sentir plus bas que le cœur, des démangeaisons qu'on ne soulage pas avec les ongles.
Madame Thomas le mit d'abord au fait de mon histoire. Il avoit appris, chemin faisant, la triste avanture du Chanoine, & s'en étoit consolé ainsi que nous, comme font les gens raisonnables, d'un malheur auquel il n'y a point de reméde. Le Drôle ne bornoit pas ses talens au seul métier de Quêteur. Il avoit trouvé le secret d'être utile à la société, & encore plus à son Couvent, par les services qu'il rendoit à l'un & l'autre sexe. Personne ne savoit mieux que lui, ménager de douces entrevues, rompre des obstacles, éluder la vigilance des Argus, tromper des maris jaloux, émanciper de jeunes pupilles, & affranchir de timides tourterelles de l'empire tirannique des pere & mere. En un mot, le Frere Alexis étoit le Roi des Proxénetes, & conséquenment fort accrédité parmi le monde galant.
Après les premiéres courtoisies de part & d'autre, Madame Thomas nous laissa ensemble pour aller faire cuire au four la principale piéce de notre festin. A peine étoit-elle descendue un étage, que le Moine, sans cérémonie, m'appuie un coup de bec sur la bouche, & me renverse sur le lit.
Quoique je trouvasse le procédé aussi brusque qu'étrange, le besoin que je prévoyois avoir de lui, & la curiosité de voir ce qu'il cachoit sous sa robe, ne me fit faire de résistance que ce qu'il en fallait pour l'enflammer davantage, & ne point passer dans son esprit pour une abandonnée des rues. Dès qu'il m'eut postée à sa guise, il releva sa jaquette au-dessus de ses hanches, & tira d'un grand caleçon de cuir gras, le plus beau, le plus superbe morceau… enfin, une machine plutôt faite pour meubler une culotte royale, que la dégoutante & crasseuse braguette d'un chétif fantassin de la milice de saint François. Ah! Madame Thomas, que de femmes auroient voulu être en votre place, & crier de vieux chapeaux à pareil prix! La Reine des Amours elle-même, l'adorable Cythérée auroit sacrifié Mars & Adonis pour avoir la jouissance d'un meuble si précieux. Je crus que Priape & toutes ses dépendances m'entroient dans le corps. La douleur aiguë que l'intromission de ce monstre, à jamais vénérable, me causa, m'auroit arraché les hauts cris, si je n'avois appréhendé de donner l'alarme au voisinage. Néanmoins, le mal fut bientôt oublié par les délicieuses agonies où il me plongea. Que ne puis-je exprimer les ravissantes convulsions, les charmantes syncopes, les douces extases que j'ai éprouvées alors! Mais notre imagination est toujours trop foible pour peindre ce que nous sentons si fortement. Doit-on en être surpris, puisque l'ame, en ces délectables instans, est en quelque maniére anéantie, & que nous n'existons plus que par les sens?