Son altesse impériale la princesse Murat avait, en 1804, dans sa maison, une jeune lectrice, mademoiselle E... Elle était grande, svelte, bien faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette, et pouvait avoir de dix-sept à dix-huit ans. Quelques personnes qui croyaient avoir intérêt à éloigner Sa Majesté de l'impératrice sa femme, remarquèrent avec plaisir la disposition de la lectrice à essayer le pouvoir de ses œillades sur l'empereur, et celle de ce dernier à s'y laisser prendre. Elles attisèrent adroitement le feu, et ce fut une d'elles qui se chargea de toute la diplomatie de cette affaire. Des propositions faites par un tiers furent sur-le-champ acceptées. La belle E... vint au château, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois heures. Elle devint grosse. L'empereur fit louer pour elle, rue Chantereine, un hôtel où elle accoucha d'un beau garçon qui fut doté dès sa naissance de 30,000 francs de rente. On le confia d'abord aux soins de madame L..., nourrice du prince Achille Murat, laquelle le garda trois ou quatre ans. Ensuite M. M..., secrétaire de Sa Majesté, fut chargé de pourvoir à l'éducation de cet enfant. Lorsque l'empereur revint de l'île d'Elbe, le fils de mademoiselle E... fut remis aux mains de sa majesté l'impératrice-mère. La liaison de l'empereur avec mademoiselle E... ne dura pas long-temps. Un jour on la vit arriver avec sa mère à Fontainebleau, où se trouvait la cour. Elle monta à l'appartement de Sa Majesté, et me demanda de l'annoncer. L'empereur fut on ne peut plus mécontent de cette démarche, et me chargea d'aller dire de sa part à mademoiselle E... qu'il lui défendait de jamais se présenter devant lui sans sa permission et de séjourner un instant de plus à Fontainebleau. Malgré cette rigueur pour la mère, l'empereur aimait tendrement le fils. Je le lui amenais souvent; il le caressait, lui donnait cent friandises, et s'amusait beaucoup de sa vivacité et de ses reparties, qui étaient très-spirituelles pour son âge.

Cet enfant et celui de la belle Polonaise dont je parlerai plus tard sont, avec le roi de Rome, les seuls enfans qu'ait eus l'empereur. Il n'a jamais eu de filles, et je crois qu'il n'aurait pas aimé à en avoir.

J'ai vu je ne sais où que l'empereur, pendant le séjour le plus long que nous ayons fait à Boulogne, se délassait la nuit des travaux de la journée avec une belle Italienne. Voici ce que je sais de cette aventure. Sa Majesté se plaignait un matin, pendant que je l'habillais, en présence du prince Murat, de ne voir que des figures à moustaches, ce qui, disait-elle, était fort triste. Le prince toujours prêt, dans les occasions de ce genre, à offrir ses services à son beau-frère, lui parla d'une dame génoise belle et spirituelle, qui avait le plus grand désir de voir Sa Majesté. L'empereur accorda, en riant, un tête-à-tête, et le prince se chargea de transmettre le message. Il y avait deux jours que, par ses soins, la belle dame était arrivée et installée dans la haute ville, lorsque l'empereur, qui habitait au Pont de Briques, m'ordonna un soir de prendre une voiture et d'aller chercher la protégée du prince Murat. J'obéis et j'amenai la belle Génoise, qui, pour éviter le scandale, bien qu'il fît nuit close, fut introduite par un petit jardin situé derrière les appartemens de Sa Majesté. La pauvre femme était bien émue et pleurait; mais elle se consola promptement en se voyant bien accueillie: l'entrevue se prolongea jusqu'à trois heures du matin, et je fus alors appelé pour reconduire la dame. Elle revint, depuis, quatre ou cinq fois et revit encore l'empereur à Rambouillet. Elle était bonne, simple, crédule et point du tout intrigante, et ne chercha point à tirer parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagère.

Une autre de ces favorites d'un moment qui se précipitaient en quelque sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de lui adresser ses hommages, mademoiselle L. B. était une fort jolie personne; elle avait de l'esprit et un bon cœur, et si elle eût reçu une éducation moins frivole, elle aurait été sans doute une femme estimable. Mais j'ai tout lieu de penser que sa mère avait toujours eu le dessein d'acquérir un protecteur à son second mari, en utilisant la jeunesse et les attraits de la fille de son premier; je ne me souviens pas de son nom, mais il était d'une famille noble, ce dont la mère et la fille se félicitaient beaucoup. La jeune personne était bonne musicienne, et chantait agréablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule qu'indécent, c'était de la voir devant une assez nombreuse compagnie réunie chez sa mère, danser des pas de ballet, dans un costume presque aussi léger qu'à l'Opéra, avec des castagnettes ou un tambour de basque, et terminer sa danse par une répétition d'attitudes et de grâces. Avec une pareille éducation, elle devait trouver sa position toute naturelle; aussi fut-elle fort chagrine du peu de durée qu'eut sa liaison avec l'empereur. Pour la mère, elle en était désespérée, et me disait avec une naïveté révoltante: «Voyez ma pauvre Lise, comme elle a le teint échauffé! c'est le chagrin de se voir négligée, cette chère enfant. Que vous seriez bon si vous pouviez la faire demander!» Pour provoquer une entrevue dont la mère et la fille étaient si désireuses, elles vinrent toutes deux à la chapelle de Saint-Cloud, où pendant la messe la pauvre Lise lançait à l'empereur des œillades qui faisaient rougir les jeunes femmes qui s'en aperçurent. Tout cela fut du temps perdu, et l'empereur n'y fit nulle attention.

Le colonel L. B. était aide-de-camp du général L..., gouverneur de Saint-Cloud; le général était veuf, et c'est ce qui peut faire excuser l'intimité de sa fille unique avec la famille L. B..., qui m'étonnait beaucoup. Un jour que je dînais chez le colonel avec sa femme, sa belle-fille et mademoiselle L......, le général fit demander son aide-de-camp, et je restai seul avec ces dames, qui me sollicitèrent vivement de les accompagner chez mademoiselle Lenormand. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas céder. Nous montâmes en voiture, et arrivâmes rue de Tournon. Mademoiselle L. B... entra la première dans l'antre de la sibylle, y resta long-temps, mais fut fort discrète sur ce qui lui avait été dit. Pour mademoiselle L......, elle nous dit fort ingénument qu'elle avait de bonnes nouvelles, et qu'elle épouserait bientôt celui qu'elle aimait; ce qui en effet ne tarda pas. Ces demoiselles me pressèrent de consulter à mon tour la prophétesse, et je m'aperçus bien que j'étais connu, car mademoiselle Lenormand vit tout de suite dans ma main que j'avais le bonheur d'approcher d'un grand homme et d'en être aimé; puis elle ajouta mille autres balivernes de ce genre dont je la remerciai au plus vite, tant elles m'ennuyaient.


CHAPITRE XIV.

Les trônes de la famille impériale.—Rupture du traité fait avec la Prusse.—La reine de Prusse et le duc de Brunswick.—Départ de Paris.—Cent cinquante mille hommes dispersés en quelques jours.—Mort du prince Louis de Prusse.—Guindé, maréchal-des-logis du 10e de hussards.—La voiture de Constant versée sur la route.—Empressement des soldats à lui porter secours.—Le chapeau et le premier valet de chambre du petit caporal.—Arrivée de l'empereur sur le plateau de Weimar.—Chemin creusé dans le roc vif.—Danger de mort couru par l'empereur.—L'empereur à plat ventre.—Compliment de l'empereur au soldat qui avait failli le tuer.—Fruits de la bataille d'Iéna.—Mort du général Schmettau et du duc de Brunswick.—Fuite du roi et de la reine de Prusse.—La reine amazone passant la revue de son armée.—Costume de la reine.—La reine poursuivie par des hussards français.—Ardeur et propos des soldats.—Les dragons Klein.—Réprimande adressée et récompense accordée par l'empereur aux soldats qui avaient poursuivi la reine de Prusse.—Clémence envers le duc de Weimar.—Quel était le lit de Constant sous la tente de l'empereur.—Constant partage son lit avec le roi de Naples.—Une nuit de l'empereur et de Constant en campagne.—Sommeil interrompu.—Les aides-de-camp.—Le prince de Neufchâtel.—Déjeuner.—Tournée à cheval.—Roustan et le flacon d'eau-de-vie.—Abstinence de l'empereur à l'armée.—Le petit croûton et le verre de vin.—Intrépidité du contrôleur de la bouche.—Visite du champ de bataille.—L'empereur accablé de fatigue.—Réveil gracieux de l'empereur.—Sa facilité à se rendormir.—Travail particulier de l'empereur aux approches d'une bataille.—Les cartes et les épingles.—Activité du service en campagne et en voyage.—Promptitude des préparatifs.—Une ambulance changée en logement pour l'empereur.—Cadavres, membres coupés, taches de sang, etc., enlevés en quelques minutes.—L'empereur dormant sur le champ de bataille.—En route sur Potsdam.—Orage.—Rencontre d'une Égyptienne, veuve d'un officier français.—Bienfait de l'empereur.—L'empereur à Potsdam.—Les reliques du grand Frédéric.—Charlottembourg.—Toilette de l'armée avant d'entrer dans Berlin.—Entrée à Berlin.—L'empereur faisant rendre les honneurs militaires au buste du grand Frédéric.—Les grognards.—Égards de l'empereur pour la sœur du roi de Prusse.—Grande revue.—Pétition présentée par deux femmes.—Curiosité de l'empereur.—Mission confiée à Constant.—Une suppliante de seize ans.—L'étiquette.—Entretien muet.—L'empereur peu satisfait de son tête-à-tête.—Enlèvement.—Singulière rencontre.—Aventures de la jeune Prussienne.—Crédulité suivie de détresse.—Constant recommande la belle Prussienne à l'empereur.—Retour d'un caprice.—Objections de Constant.—Générosité de l'empereur.


Pendant que l'empereur donnait des couronnes à ses frères et à ses sœurs, au prince Louis le trône de Hollande, Naples au prince Joseph, le duché de Berg au prince Murat, à la princesse Elisa Lucques et Massa-Carrara, Guastalla à la princesse Pauline Borghèse: pendant qu'il s'assurait de plus en plus par des alliances de famille et par des traités, la coopération des différens états qui étaient entrés dans la confédération du Rhin, la guerre se rallumait entre la France et la Prusse. Il ne m'appartient pas de rechercher les causes de cette guerre, ni de quel côté étaient venues les premières provocations. Tout ce que j'en sais, c'est que j'entendis cent fois, aux Tuileries et en campagne, l'empereur, causant avec ses familiers, accuser le vieux duc de Brunswick, dont le nom était si odieux en France depuis 1792, et la jeune et belle reine de Prusse d'avoir excité le roi Frédéric-Guillaume à rompre le traité de paix. La reine était, suivant l'empereur, plus disposée à guerroyer que le général Blücher lui-même. Elle portait l'uniforme du régiment à qui elle avait donné son nom, se montrait à toutes les revues, et commandait les manœuvres.