Nous partîmes de Paris à la fin de septembre. Mon dessein n'est pas d'entrer dans les détails de cette merveilleuse campagne, où l'on vit l'empereur, en moins de quelques jours, écraser une armée de cent cinquante mille hommes parfaitement disciplinés, pleins d'enthousiasme et de courage, et ayant leur pays à défendre. Dans un des premiers combats le jeune prince Louis de Prusse, frère du roi, fut tué à la tête de ses troupes, par Guindé, maréchal-des-logis du 10e de hussards. Le prince combattait corps à corps avec ce brave sous-officier, qui lui dit: «Rendez-vous, colonel, ou vous êtes mort.» Le prince Louis ne lui répondit que par un coup de sabre, et Guindé lui plongea le sien dans le corps. Il tomba mort sur la place.
Dans cette campagne, les routes étant défoncées par le passage continuel de l'artillerie, ma voiture versa, et un des chapeaux de l'empereur tomba par la portière. Un régiment qui passait sur la même route reconnut le chapeau à sa forme particulière, et sur-le-champ ma voiture fut relevée. «Non, disaient ces braves militaires, nous ne laisserons pas dans l'embarras le premier valet de chambre du petit caporal.» Le chapeau, après avoir passé dans toutes les mains, me fut enfin remis avant mon départ.
L'empereur, arrivé sur le plateau de Weimar, fit ranger son armée en bataille et bivouaqua au milieu de sa garde. Vers deux heures du matin il se leva et partit à pied pour aller examiner les travaux d'un chemin qu'il faisait creuser dans le roc pour le transport de l'artillerie. Il resta près d'une heure avec les travailleurs, et avant de s'acheminer vers son bivouac, il voulut donner un coup-d'œil aux avant-postes les plus voisins.
Cette excursion que l'empereur voulut faire seul et sans aucune escorte, pensa lui coûter la vie. La nuit était très-noire, et les sentinelles du camp ne voyaient pas à dix pas autour d'elles. La première, entendant quelqu'un marcher dans l'ombre, en s'approchant de notre ligne, cria qui vive et se tint prête à faire feu. L'empereur, qu'une profonde préoccupation, ainsi qu'il l'a dit lui-même ensuite, empêchait d'entendre la voix de la sentinelle, ne fit aucune réponse, et ce fut une balle sifflant à son oreille qui le tira de sa distraction. Aussitôt il s'aperçut du danger qu'il courait et se jeta à plat-ventre; la précaution était des plus sages, car à peine Sa Majesté s'était-elle laissé tomber dans cette position, que d'autres balles passèrent au dessus de sa tête, la décharge de la première sentinelle ayant été répétée par toute la ligne. Ce premier feu essuyé, l'empereur se releva, marcha vers le poste le plus rapproché et s'y fit reconnaître.
Sa Majesté était encore à ce poste, lorsque y rentra le soldat qui avait tiré sur elle, et qui venait d'être relevé de garde; c'était un jeune grenadier de la ligne. L'empereur lui ordonna de s'approcher et lui pinçant fortement la joue: «Comment, coquin, lui dit-il, tu m'as donc pris pour un Prussien? Ce drôle-là ne jette pas sa poudre aux moineaux; il ne tire qu'aux empereurs.» Le pauvre soldat était tout troublé de l'idée qu'il aurait pu tuer le petit caporal, qu'il adorait comme tout le reste de l'armée, et ce fut avec grande peine qu'il put dire: «Pardon, Sire, mais c'était la consigne; si vous ne répondez pas, c'est pas ma faute. Fallait mettre dans la consigne que vous ne vouliez pas répondre.» L'empereur le rassura en souriant et lui dit en s'éloignant du poste: «Mon brave, je ne te fais pas de reproche. C'était assez bien visé pour un coup tiré à tâtons; mais tout à l'heure il fera jour, tire plus juste et j'aurai soin de toi.»
On sait quels furent les fruits de la bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre. Presque tous les généraux prussiens, du moins les meilleurs, y furent pris ou mis hors d'état de continuer la campagne[49]. Le roi et la reine prirent la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'à Kœnigsberg.
Quelques momens avant l'attaque, la reine de Prusse, montée sur un cheval fier et léger, avait paru au milieu des soldats, et l'élite de la jeunesse de Berlin suivait la royale amazone qui galopait devant les premières lignes de bataille. On voyait tous les drapeaux que sa main avait brodés pour encourager ses troupes, et ceux du grand Frédéric, que la poudre du canon avait noircis, s'incliner à son approche, tandis que des cris d'enthousiasme s'élevaient dans tous les rangs de l'armée prussienne. Le ciel était si pur et les deux armées si proches l'une de l'autre, que les Français pouvaient facilement distinguer le costume de la reine.
Ce costume singulier fut, en grande partie, la cause des dangers qu'elle courut dans sa fuite. Elle était coiffée d'un casque en acier poli, qu'ombrageait un superbe panache. Elle portait une cuirasse toute brillante d'or et d'argent. Une tunique d'étoffe d'argent complétait sa parure, et tombait jusqu'à ses jambes, chaussées de brodequins rouges, éperonnés en or. Ce costume rehaussait les charmes de la belle reine.
Lorsque l'armée prusienne fut mise en déroute, la reine resta seule avec trois ou quatre jeunes gens de Berlin, qui la défendirent jusqu'à ce que deux hussards, qui s'étaient couverts de gloire pendant la bataille, tombèrent au grand galop, la pointe du sabre haute, au milieu de ce petit groupe qui fut à l'instant même dispersé. Effrayé par cette brusque attaque, le cheval que montait Sa Majesté s'enfuit de toute la force de ses jambes, et bien en prit à la reine fugitive de ce qu'il était agile comme un cerf, car les deux hussards l'eussent infailliblement faite prisonnière. Plus d'une fois ils la serrèrent d'assez près pour qu'elle entendît leurs propos de soldat, et des quolibets de nature à effaroucher ses oreilles.
La reine, ainsi poursuivie, était arrivée en vue de la porte de Weimar, quand un fort détachement des dragons Klein fut aperçu accourant à toute bride. Le chef avait ordre de prendre la reine à quelque prix que ce fût. Mais à peine était-elle entrée dans la ville qu'on en ferma les portes. Les hussards et le détachement de dragons s'en retournèrent désappointés au champ de bataille.