Les détails de cette singulière poursuite vinrent bientôt aux oreilles de l'empereur, qui fit venir les hussards en sa présence. Après leur avoir, en termes fort vifs, témoigné son mécontentement des plaisanteries indécentes qu'ils avaient osé faire sur la reine, quand son malheur devait encore ajouter au respect dû à son rang et à son sexe, l'empereur se fit rendre compte de la manière dont ces deux braves s'étaient comportés pendant la bataille. Sachant qu'ils avaient fait des prodiges de valeur, Sa Majesté leur donna la croix, et fit compter à chacun trois cents francs de gratification.
L'empereur usa de clémence à l'égard du duc de Weimar, qui avait commandé une division prussienne. Le lendemain de la bataille d'Iéna, Sa Majesté, étant allée à Weimar, logea au palais ducal, où elle fut reçue par la duchesse régente: «Madame, lui dit l'empereur, je vous sais gré de m'avoir attendu; et c'est parce que vous avez eu cette confiance en moi que je pardonne à votre mari.»
Quand nous étions à l'armée, je couchais sous la tente de l'empereur, soit sur un petit tapis, soit sur une peau d'ours dont il s'enveloppait dans sa voiture. Lorsqu'il m'arrivait de ne pouvoir me servir de ces objets, je cherchais à me procurer un peu de paille. Je me souviens d'avoir, un soir, rendu un grand service au roi de Naples, en partageant avec lui une botte de paille qui devait me servir de lit.
Voici quelques détails qui pourront donner au lecteur une idée de la manière dont je passais les nuits en campagne.
L'empereur reposait sur son petit lit en fer, et moi je me couchais où et comme je pouvais. À peine étais-je endormi que l'empereur m'appelait: «Constant.—Sire.—Voyez qui est de service. (C'était des aides-de-camp qu'il voulait parler.)—Sire, c'est M***.—Dites-lui de venir me parler.» Je sortais alors de latente pour aller avertir l'officier, que je ramenais avec moi. À son entrée, l'empereur lui disait: «Vous allez vous rendre auprès de tel corps, commandé par tel maréchal; vous lui enjoindrez d'envoyer tel régiment dans telle position; vous vous assurerez de celle de l'ennemi, puis vous viendrez m'en rendre compte.» L'aide-de-camp sortait et montait à cheval pour aller exécuter sa mission. Je me recouchais, l'empereur faisait mine de vouloir s'endormir, mais au bout de quelques minutes je l'entendais crier de nouveau: «Constant.—Sire.—Faites appeler le prince de Neufchâtel.» J'envoyais prévenir le prince, qui arrivait bientôt; et pendant le temps de la conversation je restais à la porte de la tente. Le prince écrivait quelques ordres et se retirait. Ces dérangemens avaient lieu plusieurs fois dans la nuit. Vers le matin, Sa Majesté s'endormait; alors j'avais aussi quelques instans de sommeil. Quand il venait des aides-de-camp apporter quelque nouvelle à l'empereur, je le réveillais en le poussant doucement.
«Qu'est-ce? disait Sa Majesté en s'éveillant en sursaut; quelle heure est-il? faites entrer. L'aide-de-camp faisait son rapport; s'il en était besoin, Sa Majesté se levait sur-le-champ et sortait de la tente; sa toilette n'était pas longue; s'il devait y avoir une affaire, l'empereur observait le ciel et l'horizon, et je l'ai souvent entendu dire: «Voilà un beau jour qui se prépare!»
Le déjeuner était préparé et servi en cinq minutes, et au bout d'un quart d'heure le couvert était levé. Le prince de Neufchâtel déjeunait et dînait tous les jours avec Sa Majesté; en huit ou dix minutes le plus long repas était terminé. «À cheval!» disait alors l'empereur, et il partait accompagné du prince de Neufchâtel, d'un aide-de-camp ou de deux, et de Roustan, qui portait toujours un flacon d'argent plein d'eau-de-vie dont l'empereur ne faisait presque jamais usage. Sa Majesté passait d'un corps à un autre, parlait aux officiers, aux soldats, les interrogeait, et voyait par ses yeux tout ce qu'il était possible de voir. S'il y avait quelque affaire, le dîner était oublié, et l'empereur ne mangeait que lorsqu'il était rentré. Si l'engagement durait trop long-temps, on lui portait alors et sans qu'il le demandât, un petit croûton de pain et un peu de vin.
M. Colin, contrôleur de la bouche, a maintes fois bravé le canon pour porter ce léger repas à l'empereur.
À l'issue d'un combat, Sa Majesté ne manquait jamais de visiter le champ de bataille; elle faisait distribuer des secours aux blessés en les encourageant par ses paroles.
L'empereur rentrait quelquefois accablé de fatigue; il prenait un léger repas et se couchait pour recommencer encore ses interruptions de sommeil.