Ma mère voulut tenter de fléchir Bernard de Saintes en lui demandant de permettre que sa maison me servît de prison avec un gardien.
Nous nous rendîmes chez lui pour solliciter cette faveur. Il occupait un très-bel hôtel qui avait été bâti pour le dernier intendant.
Son costume, composé d'une veste qu'on appelait alors carmagnole, ainsi que le bonnet de laine rouge qui couvrait sa tête, contrastait bien singulièrement avec la beauté des appartemens dans lesquels il nous reçut.
C'était un homme de quarante-cinq ans, d'une, figure fort commune, dont le premier abord me parut effrayant par la brusquerie et la grossièreté, de ses manières. Mais bientôt il parut s'adoucir et nous laissa l'espérance qu'il accorderait à ma mère sa demande, sans le promettre cependant positivement; il nous retint assez long-temps et nous accompagna jusqu'au perron de l'hôtel.
En sortant, nous nous regardâmes avec surprise et effroi; nous n'osions nous communiquer nos craintes, et nous ne savions comment expliquer cette transition subite d'une extrême brusquerie à une politesse qui était loin, sans doute, d'être parfaite; mais relative au ton qui l'avait précédée, elle avait de quoi nous surprendre.
Cet étonnement cessa le lendemain pour faire place aux craintes les plus vives.
J'avais rencontré quelquefois dans le monde un adjudant-général, frère de M. de Vaublanc; c'était un jacobin de bonne compagnie, ou pour mieux dire un jacobin par peur. Ses manières contrastaient singulièrement avec le ton du jour; vainement il voulait les mettre en harmonie avec celles des gens dont il s'était entouré, les anciennes habitudes faisaient taire les nouvelles.
Il portait le nom de Viennot, n'osant pas porter celui de son frère, connu par des opinions très opposées à celles qu'il professait alors.
Il ne venait pas chez moi, et je fus très-surprise de le voir entrer le lendemain de l'audience de Bernard; il était confus, embarrassé, et ne savait comment aborder le sujet qui l'amenait.
Enfin, après quelques phrases générales d'intérêt sur ma situation, sur les dangers qui menaçaient les femmes d'émigrés, il me dit que Bernard, veuf, père de plusieurs enfans, désirait se remarier, que la veille je lui avais plu, qu'il avait conçu le désir de me sauver les dangers de ma situation en m'épousant. Cette idée me parut si singulière, si folle, que je ne pus m'empêcher d'en rire, et de lui demander si le représentant ignorait que j'eusse un mari vivant. Ne riez point, me dit tristement M. Viennot, je me suis chargé de cette commission, parce que je pressentais votre refus, et que je connaissais tous les malheurs qu'il peut attirer sur vous, sur vos parens et surtout sur votre père, qui se trouve à Paris, sous la hache révolutionnaire. J'ai cru, sans trop oser l'espérer, que peut-être je pourrais adoucir les mesures qui seront la suite de ce refus. L'idée de mon père compromis par cette fantaisie de Bernard eut bientôt réprimé ma gaîté.