M. Viennot voyant à quel point j'en étais affectée, voulut insister et plaider de nouveau la mauvaise cause dont il s'était chargé; mais je ne le laissai pas poursuivre, je l'assurai que je connaissais trop bien mon père pour croire qu'il voulût racheter sa vie par l'infamie de sa fille; que quant à moi, j'étais résignée à tout. En cherchant à vaincre ma résolution, je vis très-clairement qu'il m'approuvait dans le fond de son cœur.
Il retourna rendre compte de sa mission; mais j'ai dû croire qu'il ne fut pas parfaitement véridique dans son rapport, et qu'il laissa à Bernard de Saintes l'espérance de faire changer ma résolution; car je fus laissée chez ma mère, même sans gardiens.
Je savais que le représentant devait partir le lendemain pour une inspection dans le département. Il devait être absent quinze jours; son départ me rendit un peu de sécurité. Pendant le cours de sa tournée, il envoya deux fois M. Briot, qui faisait les fonctions d'aide-de-camp près de lui, pour me parler de son amour, ou, pour mieux dire, de ses suprêmes volontés.
Ce jeune homme, qui fut depuis du conseil des cinq-cents, avait trop d'esprit, trop de délicatesse pour se rendre l'interprète des menaces de Bernard. Tout en les transmettant, il approuvait ma conduite, et s'effrayait pour moi du prochain retour du représentant.
Je fus sauvée de tous les malheurs que je redoutais par l'arrivée de Robespierre le jeune, envoyé en mission extraordinaire dans ce département.
Un courrier fut envoyé à Bernard pour venir justifier sa conduite, qui (je ne sais sous quel rapport) était désapprouvée par le comité du salut public.
Il arriva et descendit de voiture dans le lieu des séances des jacobins; après une discussion qui dura toute la journée et une partie de la nuit, il succomba, et fut forcé de céder la place à Robespierre; il partit de suite, et je fus alors délivrée de toutes mes craintes. Comme je l'ai dit plus haut, mon père avait quitté Paris lors de la loi du 27 germinal; nous nous étions retirés à la campagne, où nous fûmes heureusement oubliés pendant tout le reste de cette époque de terreur.
Aussitôt qu'on put se montrer avec quelque sécurité, je vins à Paris, avec l'espérance de faire rayer M. de V... de la liste des émigrés.
Quelques personnes de ma connaissance, en sacrifiant beaucoup d'argent, avaient pu obtenir de rentrer en France, je voulais tenter le même moyen. Mon père ne put pas m'accompagner, sa santé n'était pas très-bonne; je vins seule à Paris, je m'y trouvai entourée d'une société entièrement nouvelle pour moi et étrangère à ma famille: les parens de mon mari étaient émigrés.
Mariée très-jeune, n'ayant habité que bien peu de temps avec M. de V... avant son émigration, je n'avais que très-peu de connaissance du monde, m'étant retirée à la campagne après son émigration. J'y entrais sans une main amie pour me soutenir et me protéger; j'y apportais une imagination vive, souvent égarée dans la sphère indéfinie des rêves chimériques, et dont les idées n'étaient pas toujours limitées par de sages probabilités.