C'est bien le cas ici de dire aux mères qu'elles ne sauraient trop combattre dans les jeunes filles cette habitude frivole et dangereuse de créer des châteaux en l'air, de s'abandonner à ces rêveries vagues, indéterminées, dont le moindre inconvénient est le mépris des choses réelles.

Hélas! à cet âge heureux on se laisse aisément séduire par les lueurs douces de l'espérance, ce prestige s'introduit facilement dans un cœur innocent; mais si on trouve quelques plaisirs dans cette source toujours abondante de sensations nouvelles, on y trouve plus de maux encore.

À l'époque à laquelle je vins à Paris, il semblait que les malheurs qu'on venait d'y éprouver eussent laissé une soif de plaisir dans toutes les classes de la société; on eût dit que chacun y était piqué de la tarentule.

Les bals se succédaient chaque jour; aimant la danse avec passion, je n'en manquais pas un.

Vers cette époque, on donna la première représentation d'Olympie, mauvais opéra qui n'eut que cette seule représentation. J'y parus avec une robe de velours noir et beaucoup de diamans. C'était une nouveauté: depuis la révolution les femmes ne portaient pas de velours; j'eus même beaucoup de peine, pour satisfaire cette fantaisie, à m'en procurer. Cette toilette très-remarquable fut applaudie du parterre et des loges. Il n'en fallut pas davantage pour mettre à la mode celle qui la portait. Combien de gens de ma société, qui n'avaient jamais pensé à me remarquer, qui le lendemain étaient à mes pieds! L'opinion du parterre leur avait appris le mérite de ma figure. Pourquoi alors n'ai-je pas ouvert le livre des Maximes de M. de La Rochefoucault? j'y aurais vu que la femme qui mérite la meilleure réputation est celle qui n'en a point.

Peut-être des intentions pures, un cœur droit, m'auraient fait apprécier cette maxime tout ce qu'elle vaut; j'aurais répété avec M. de Ségur que celle dont il y a le plus de bien à dire est celle dont on parle le moins, et j'aurais cherché l'obscurité, hors de laquelle il n'existe presque jamais de bonheur pour les femmes. Mais ces sages réflexions furent alors perdues pour moi.

Mes parens et ceux de mon mari fournissaient libéralement à mes dépenses: on cita bientôt mon élégance, mon bon goût.

On me voyait partout, au bois de Boulogne, au bal, au spectacle.

Au milieu de cette vie de dissipation, je ne négligeais aucune des démarches qui pouvaient amener la radiation de M. de V...; mais elles avaient toutes été infructueuses. Je crus que la présence de mon père à Paris pourrait en assurer le succès; et je joignis mes sollicitations à celles du général Milet-Mureau, qui venait d'être nommé ministre de la guerre, et qui devait l'appeler à Paris. Nous eûmes beaucoup de peine à le déterminer à accepter. Sa retraite lui était chère, et la culture de son jardin avait remplacé tous les rêves de l'ambition; cependant il céda à mes prières, et à l'espérance qu'il conçut que la radiation de mon mari pouvait être le prix de sa complaisance, par les rapports qu'elle lui donnerait avec les membres du directoire. Il vint habiter avec moi un hôtel, rue du Bac, à l'angle de la rue de Varennes. Cet hôtel touchait à celui de madame de Staël. L'amitié qui existait entre le comte Louis de Narbonne et mon père avait dû établir des relations de société entre ce dernier et madame de Staël, qui était l'amie intime du comte Louis. En se retrouvant logé si près d'elle, ces relations se renouvelèrent, et nous la voyions très-souvent. Il y eut à cette époque une réaction des jacobins qui n'eut heureusement que peu de durée, mais assez cependant pour que les journaux rédigés dans le sens de leur opinion insultassent chaque jour madame de Staël et Benjamin Constant.

Il est extraordinaire que cette femme célèbre, si supérieure à toute cette coterie révolutionnaire, ait pu être aussi sensible qu'elle l'était à tous ces misérables sarcasmes. Mais il est vrai de dire que chaque jour, lorsque ses journaux lui arrivaient, elle en avait presque des convulsions de rage: après quelques heures elle se calmait pour recommencer le lendemain les mêmes agitations.