J'accompagnais souvent mon père chez madame de Staël. J'ai rencontré dans le cours de ma vie quelques personnes de beaucoup d'esprit, mais je n'ai jamais trouvé dans aucune une conversation aussi brillante et une telle richesse de pensées.
Madame de Staël ne cherchait jamais un mot; toujours celui qui peignait le mieux son idée se présentait sans effort, sans affectation. À cet égard, sa conversation valait mieux que ses écrits; en les lisant on se souvenait quelquefois de ce précepte de sa mère madame Necker, qui prétend que lorsqu'un auteur a le choix de plusieurs expressions, il doit toujours donner la préférence à celle qui présente plus d'un sens, et qui laisse quelque chose à faire à l'imagination du lecteur. Ce principe me paraît tout-à-fait faux.
Des auteurs d'un génie supérieur peuvent, en suivant ce précepte, rendre leur style plus poétique; la richesse, l'abondance de leurs pensées leur feront pardonner cette innovation; mais combien cette école est dangereuse pour les mauvais écrivains qui voudront se traîner sur leurs traces!
Je citerai un exemple de mon opinion, et je choisirai parmi les ouvrages d'un des auteurs que j'admire le plus, le vicomte de Chateaubriand. Il semble qu'il se plaise quelquefois à laisser à son lecteur le plaisir de le deviner, et celui de s'applaudir de son entendement quand il l'a bien compris. Beaucoup de lieux, de villes, de choses, en remplacement de leur nom propre, en reçoivent de lui un relatif. Il arrive que quelques ignorans le prennent pour le véritable.
Dernièrement une jeune personne nous parlait de la ville d'Épaminondas; je lui dis qu'il n'y avait jamais eu de ville de ce nom; mais elle soutint son dire, et s'appuya de l'autorité d'un ouvrage de M. de Chateaubriand. J'eus beaucoup de peine à lui persuader que c'était la ville de Thèbes qu'on avait désignée ainsi, comme étant la patrie d'Épaminondas. Sans doute il est bien hardi à moi indigne, d'oser exprimer ainsi mon opinion sur des auteurs dont les ouvrages sont si dignes d'admiration; mais je pense qu'il en est de la littérature comme des gouvernemens absolus, qui, sous de bons princes, sont assurément les meilleurs de tous, et qui par cette raison même ne doivent pas être adoptés, parce qu'il y a bien plus de princes médiocres que de ceux qui sont doués de qualités supérieures. On compte peu de Titus et de Trajans. De même en littérature les inconvéniens d'un faux précepte se glissent inaperçus, dans les écrits d'un génie supérieur: la richesse des pensées, l'élégance du style, couvrent de leur éclat quelques taches d'obscurité. Mais c'est sous la plume de l'écrivain médiocre qu'on retrouve toute la fausseté de cette maxime de madame Necker: Plus il est faible de choses, plus il doit bien choisir les mots. Un auteur pauvre d'idées peut encore plaire et attirer l'attention par un style pur, clair et précis: la beauté de l'expression est souvent un cache-sottise; loin de choisir celle dont on a besoin, de chercher le sens, on devrait toujours se servir de celle qui peint le plus clairement sa pensée.
CHAPITRE II.
Visite aux directeurs.—Embarras de madame R.... au petit Luxembourg.—Le meuble des Gobelins.—Le salon de Barras.—M. de Talleyrand, madame de Staël, Bernadotte, etc. chez Bras.—Intimité de Barras et de madame Tallien.—Scandales de la cour de Barras.—Mot spirituel sur madame de Staël.—Dévouement de madame de Staël, en amitié.—Une repartie de M. de Talleyrand.—Madame Grand, madame de Flahaut, et madame de Staël.—Autre repartie de M. de Talleyrand.—Indiscrétion de madame de Staël.—Garat le sénateur, Garat le chanteur, et Garat le tribun.—Fatuité de Garat le chanteur.—Bonnes fortunes de son frère le tribun.—L'écritoire oubliée.—Mauvais succès de mes démarches.—Je suis mon père dans son ermitage.—Mort de mon beau-père et de ma belle-mère.—Leurs bontés pour moi.—Bonaparte, premier consul.—Mon père retourne seul à Paris.—Mon père unanimement proposé pour le sénat.—Mon mari rayé de la liste des émigrés.—Mort de mon père.—Premier exemple de funérailles religieuses, depuis la terreur.—Article d'un journal sur les obsèques du général D.....—Grandes qualités du général D.....—Ses travaux devant Gibraltar—ses ouvrages.—Hommage solennel rendu à la mémoire de mon père par le corps du génie, seize ans après sa mort.
La position de mon père près du ministre de la guerre nous obligeait quelquefois d'aller au directoire. Un jour nous fûmes chez madame R...; elle venait d'être installée au petit Luxembourg, et était encore tout étonnée de la magnificence qui l'entourait. Un peu embarrassée de tenir sa cour, n'ayant aucune conversation, elle fut enchantée d'en trouver un sujet en nous faisant remarquer la beauté d'un meuble des Gobelins; quatre canapés étaient placés dans les quatre faces du salon. Après une courte pause sur chacun de ces canapés, et nous en avoir fait remarquer les beautés, elle se transportait sur un autre. Elle fit comme cela quatre stations, pendant lesquelles nous la suivîmes. J'avais toutes les peines du monde à garder mon sérieux en faisant ce voyage autour de sa chambre.