En parlant du directoire, on ne peut pas omettre la famille de Rewbel, remarquable par les contrastes qu'elle offrait. Le père avait toute la morgue, toute l'importance d'un avocat de province parvenu. La mère, la rondeur d'une bourgeoise qui paraissait bonne femme. Le fils aîné était une caricature parfaite d'un grand seigneur de l'ancien régime. Il professait un souverain mépris pour la démocratie et les démocrates. (Dénomination de l'époque.) Très-lié avec MM. de Laigle, leur nom se trouvait sans cesse placé dans sa conversation; en général il ne recherchait pour sa société que des personnes très-opposées à l'opinion de son père. Mais à part l'affectation de ses manières, on lui doit la justice qu'il a rendu les plus grands services à plusieurs familles d'émigrés. Postérieurement à cette époque, il s'est lié avec Jérôme Bonaparte: ils étaient ensemble à Baltimore. De même que Jérôme il s'y est marié, mais il a gardé sa femme.

En sortant de chez madame R..., nous passâmes chez Barras; nous y trouvâmes M. de Talleyrand, madame de Staël, Bernadotte, une foule de généraux; mais le directeur n'était pas dans son salon; on nous dit qu'il venait de passer dans son cabinet avec madame Tallien. Une heure après nous les vîmes sortir; un bras du directeur était passé autour de la taille de madame Tallien, qui entra ainsi jusqu'au milieu du salon. Mon père fut tellement indigné de cet oubli de toutes les bienséances qu'il m'engagea à sortir, et nous convînmes que je ne retournerais jamais dans cette cour, qui ressemblait plutôt à un mauvais lieu qu'à la résidence des chefs du gouvernement. J'ai parlé de l'admiration que m'inspirait l'esprit de madame de Staël; je dois dire aussi le seul défaut que j'aie cru remarquer en elle, en opposition à ses brillantes qualités, c'était ce besoin de mouvement, d'occupation, de sensation, dont elle était dévorée. On a dit d'elle qu'elle eût jeté tous ses amis à l'eau pour avoir le plaisir de les retirer; et en vérité je crois que cela était un peu vrai. Rien n'égalait son bonheur quand elle avait pu leur être utile.

Le besoin d'occuper ses amis était porté chez elle à l'excès; il pouvait quelquefois se nommer de l'indiscrétion: elle les fatiguait de sa tendresse, de sa jalousie, des soins dont elle aimait à les entourer. On sait ce mot de M. Talleyrand: Un jour un de ses amis, dans le secret de l'intimité, lui demandait comment madame G..., avec toute sa bêtise, avait pu le subjuguer: «Que voulez-vous; lui dit-il, madame de Staël m'a tellement fatigué de l'esprit, que j'ai cru ne pouvoir jamais donner assez dans l'excès contraire.» Son indiscrétion lui attira un jour de lui une réponse charmante. J'avais dîné à l'hôtel des relations extérieures; j'étais appuyée sur un des côtés de la cheminée, prenant une tasse de café; près de là se trouvaient mesdames Grand, de Flahaut et de Staël; cette dernière voyant M. de Talleyrand s'approcher, l'appela, et lui faisant remarquer le hasard qui réunissait trois femmes qu'il avait aimées, lui demanda de leur dire bien franchement si l'une d'elles tombait à l'eau, quelle serait celle des trois qu'il sauverait la première.

Avec cette grâce, ce sourire fin et moqueur qui lui est particulier, il lui répondit: «Ah! Madame, vous nagez si bien!»

Cette réponse est charmante; elle peignait tout. Un jour j'eus un autre exemple de son indiscrétion. Je dînais chez le même ministre, et je me trouvais placée à côté de Garat, qui fut depuis sénateur. Tout à coup, lui, moi et tous les assistans, nous fûmes très-surpris d'entendre madame de Staël qui était placée de l'autre côté de la table, qui, interrompant la conversation qu'elle avait avec son voisin, lui dit en élevant la voix: «À propos de mauvais mariage, Garat, avez-vous épousé cette femme?...» Il n'y eut jamais tel embarras que celui de Garat; il répondit: «Madame, je ne sais pas de quel mariage vous voulez parler; je sais que je suis marié, et que je me trouve très heureux.» Il y avait trente personnes à table. Je cite ce fait, parce qu'il peint madame de Staël; il peint cette indiscrétion qui fatiguait ses meilleurs amis, tout en rendant justice à son cœur qui était parfait, et à son esprit inimitable. Assurément l'idée d'affliger Garat n'avait pas pu prendre place dans sa pensée un seul instant, et cependant elle lui fit passer un moment très-pénible. Le nom de Garat me rappelle son neveu le chanteur et tous ses ridicules. Il est incroyable à quel point les bontés qu'on avait pour lui dans le monde l'avaient gâté. Il traitait d'égal à égal avec les ministres et les plus grands seigneurs. Ce même jour il avait été invité à dîner par madame de Talleyrand; le soir on devait faire de la musique: Charles de Flahaut, très jeune alors, joua du piano avec Jadin son maître; et Garat, qui arrivait d'Espagne, chanta quelques boléros. Avant de se mettre à table, trouvant apparemment qu'on dînait trop tard, je l'entendis dire au ministre, avec beaucoup d'impertinence, que c'était la dernière fois qu'il dînerait chez lui; qu'il préférait dîner chez Beauvilliers à l'heure qui lui convenait. Son frère le tribun était de ce dîner. C'est de lui qu'on disait:

«Pourquoi ce petit homme est-il au tribunat?
C'est que ce petit homme a son oncle au sénat.»

Je le voyais assez souvent dans le monde, et je n'ai jamais conçu comment madame de C..., femme de beaucoup d'esprit, avait pu en faire sa société habituelle pendant tant d'années. Au reste, les succès qu'il a obtenus près de plusieurs femmes très-spirituelles ont donné un démenti à mon opinion. On sait que la duchesse de F..., amie intime de madame de C..., quittant un jour la maison de campagne de son amie, chez laquelle elle venait de passer plusieurs jours, oublia son écritoire, dont une lettre de l'écriture du tribun, sortant à moitié, apprit à madame de C... que (sans doute pour partager avec elle toutes ses affections) il n'était point indifférent pour la duchesse.

Nos démarches pour obtenir le retour de monsieur de V... n'ayant eu aucun succès, mon père, fatigué de s'occuper d'un ordre de choses qu'il n'aimait pas, voulut quitter Paris, et retourner dans son ermitage cultiver son jardin. Je le suivis. J'étais inquiète de la santé des parens de mon mari; on m'avait écrit qu'ils étaient malades. Peu de temps après mon retour près d'eux, je perdis ma belle-mère, à laquelle mon beau-père ne survécut pas très-long-temps.

En mourant ils me donnèrent les mêmes témoignages d'affection dont j'avais eu tant à me louer pendant leur vie, et disposèrent en ma faveur de toute la fortune qu'ils avaient pu sauver par le partage qu'ils avaient fait avec le gouvernement, qui en avait pris la moitié pour la part de leur fils émigré. Pendant que je m'étais établie leur garde-malade, une grande révolution s'était opérée à Paris: le directoire n'existait plus, Bonaparte avait été créé consul; il ne connaissait mon père que par sa réputation; il désira le voir a Paris: n'étant pas au service, on ne pouvait lui donner l'ordre de s'y rendre, mais seulement l'y inviter. Me trouvant près de lui lorsqu'il reçut cette lettre, j'insistai vivement pour l'empêcher de refuser comme il le voulait. Le grand changement qui venait de s'opérer me faisait espérer qu'enfin cette radiation sollicitée depuis si long-temps lui serait accordée. Ce motif fut déterminant pour lui; il partit; je ne l'accompagnai pas; mon beau-père était mourant alors.

À peine arrivé à Paris, mon père, qui y avait été précédé par sa brillante réputation, fut proposé pour le sénat qu'on venait de créer.