Sa nomination ne pouvait être douteuse; les trois corps qui présentaient alors chacun un candidat l'avaient proposé tous trois. Cet accord entre ces corps, dont mon père ne connaissait personnellement aucun membre, est un bel hommage à son génie; il fut le seul qui ait joui de cette honorable unanimité. Hélas! ces honneurs devaient bientôt environner sa tombe. Après avoir perdu mon beau-père, j'étais venue me réunir à lui: nous nous félicitions ensemble du retour de mon mari, dont nous avions obtenu la radiation: il arriva pour assister à ses funérailles.
Pour savoir ce que je perdis par la mort de mon père, il faudrait connaître tout ce qu'il avait été pour moi, j'avais toujours trouvé en lui l'ami le plus tendre, le confident de toutes mes pensées, le guide le plus éclairé. Cette horrible séparation me laissa sans force et sans courage pour la supporter.
Tous les honneurs que je pus faire réunir autour de sa dépouille mortelle lui furent rendus. Depuis quelques années aucun acte religieux ne consacrait les obsèques: je voulus que cette triste cérémonie fût environnée de toutes les pompes du culte catholique. Ah! ce n'était point une vaine ostentation, mais un besoin de mon cœur. Depuis cette funeste époque, l'exemple que j'avais donné fut généralement suivi. Je transcrirai ici l'extrait d'un journal du temps que j'ai conservé, parce qu'il contenait un article nécrologique sur mon père.
«Il faut saisir les nuances de l'esprit qui préside à la fin d'une révolution dans toutes les circonstances, et rien n'est peut-être plus curieux pour un observateur que la cérémonie qui a eu lieu avant-hier dans l'église Saint-Roch, déservie par l'ancien curé depuis le 18 brumaire. On y célébrait les obsèques du général D..., décédé membre du sénat conservateur. Un grand nombre de ses collègues, des généraux en uniformes, le ministre de la guerre en costume, y assistaient: la cérémonie a été longue, le silence de la douleur et le plus grand recueillement rendaient les chants plus solennels et plus lugubres. Le gendre du général D... était présent. En pensant qu'il venait d'être rayé de la fatale liste des émigrés, ce n'était pas sans réflexion qu'on le considérait au milieu de tous hommes attachés au gouvernement: quel présage pour l'avenir!»
Ce présage ne tarda pas à se réaliser, bientôt une fusion presque générale réunit les personnes d'opinions les plus opposées...
En relisant l'article nécrologique de ce même journal, je ne puis me refuser la satisfaction de répéter ici l'éloge qu'il contenait.
«L'art militaire, les sciences et la philosophie viennent de perdre le général D...; une imagination ardente, une âme dévorée de la soif de son art et du bien de l'humanité ont ruiné plus que l'âge sa constitution affaiblie par les veilles. Près de cinquante années de service dans le corps du génie, un travail assidu, toujours utile et brillant, plusieurs sièges fameux, notamment celui de Gibraltar, les moyens ingénieux qu'il y employa, qu'une basse intrigue fit seule échouer, plusieurs ouvrages justement célèbres, les Considérations sur l'influence du génie de Vauban, dans la balance des forces de l'état; Considérations militaires et politiques sur les fortifications, etc., etc., enfin, la réfutation des erreurs de Montalanberg, dont il sut distinguer et faire valoir les idées saines, tout assure au général D... un des premiers rangs parmi les tacticiens du siècle.
»Ingénieur habile, mécanicien célèbre, ses écrits sont remplis d'idées neuves sur les fortifications et leurs ressources de détail, sur les machines de guerre, sur le lever des cartes militaires, sur la méthode la plus expéditive de saisir un terrain, en général, sur les moyens conservateurs des hommes, qui faisaient sa plus chère occupation.
»Philanthrope, véritable sage, adoré de sa famille, de ses voisins, chéri, consulté par un corps qui s'honorait de tenir encore à lui, du moins par son souvenir et ses conseils, il habitait son ermitage dans le Jura, lorsque dans l'an VII, l'invitation pressante du ministre de la guerre l'arracha à sa solitude par les ordres du directoire.
»Tel est l'ascendant d'un génie supérieur, que ses ennemis mêmes sont réduits à l'invoquer. Il prédit en arrivant les revers de cette campagne, il tonna avec son énergie brûlante contre la désorganisation, la corruption, les fautes innombrables dont il était témoin. Las de prédire en vain, il était retourné gémir dans ses montagnes, lorsque le grand réparateur des fautes, voulant s'entourer des sages qui les avaient prévues, l'appela au sénat, où il fut porté à l'unanimité. C'est là qu'à l'exemple de Vauban il consacrait au bien public des lumières acquises par une longue expérience, des connaissances profondes et les vœux d'une âme toujours pure et bienveillante, quand la mort est venue l'arracher au sénat, qui le regrette, à un corps qui le pleure, à une famille inconsolable.