»Le général D... eut beaucoup d'admirateurs, et pas un ennemi parce qu'il fut célèbre sans orgueil, utile sans ambition, bouillant sans humilier ses rivaux; en un mot, parce que son âme était aussi belle, aussi ignorante du mal que son esprit était original et ami du bien.»
Un hommage rendu depuis, par le corps du génie, à la mémoire de mon père, me parut bien plus honorable encore que ces éloges, quelque vrais qu'ils fussent: c'était sur sa tombe qu'on les faisait entendre. Le sentiment de sa perte récente, les regrets de l'amitié pouvaient exagérer l'admiration que commandaient ses grands talens; mais, quand ils étaient ensevelis dans le tombeau depuis seize ans, le prestige de la douleur n'avait plus d'influence, et le souvenir qu'on en a conservé atteste leur grande supériorité. En 1816, le général Marescot, organe du corps du génie, vint me demander un portrait de mon père pour placer au comité des fortifications, à côté de celui de Vauban. Cet honneur, rendu à sa mémoire seize ans après sa mort, sera toujours pour moi le souvenir le plus doux et le plus honorable.
CHAPITRE III.
Madame Récamier.—Concert chez madame Récamier.—Madame Regnault de Saint-Jean d'Angély et madame Michel.—M. Adrien de Montmorency.—Une journée chez madame Récamier, à Clichy-la-Garenne.—Une messe dans l'église de Clichy.—Fox, lord et lady Holland, Erskine, le général Bernadotte, Adair et le général Moreau chez madame Récamier.—MM. de Narbonne, Em. Dupaty, de Longchamp, de Lamoignon, Mathieu de Montmorency.—Un moment d'embarras.—Présentation.—Déjeuner; entretien de l'auteur avec M. Adair.—Conversation de Fox et de Moreau.—Modestie et amabilité de Moreau.—Moreau destiné par sa famille à la profession d'avocat.—La Harpe, lord Erskine et M. de Narbonne.—Eugène Beauharnais et M. Philippe de Ségur.—Invitation d'Eugène à Fox, de la part de Joséphine.—Romance de Plantade, chantée par madame Récamier.—La duchesse de Gordon et lady Georgiana, sa fille.—La belle Anglaise.—Lecture du Séducteur amoureux.—Le Diou de la danse.—Madame Récamier, mademoiselle de Crigny et lady Georgiana, élèves de Vestris.—Gavotte et ravissement de Vestris.—Promenade au bois de Boulogne.—M. Récamier.—MM. Degerando et Camille Jordan.—Le sauvage de l'Aveyron, et M. Yzard, son gouverneur.—Habitudes du sauvage indomptables.—Insensibilité et gloutonnerie.—Escapade.—Le sauvage en liberté.—Chasse et reprise.—Le sauvage en jupon.—Querelle entre La Harpe et Lalande.—Goût de celui-ci pour les araignées.—MM. de Cobentzel; MM. de Berckeim et Dolgorouki.—Douleur et folie.—Promenade dans le village.—Noce et bal champêtres à la guinguette de Clichy.—Madame de Staël, madame Viotte, le général Marmont, le marquis de Luchésini.—Agar au désert, scènes dramatiques jouées par madame de Staël et madame Récamier.—Talent dramatique de madame de Staël.—Romance de madame Viotte.—M. de Cobentzel dans les crispins.—Souper.—Opinion de M. de Cobentzel sur les divers repas.
En publiant les souvenirs d'une jeunesse imprudente, en peignant les dangers d'une trop grande indépendance, j'aime à offrir l'exemple d'une femme belle, riche, entourée de toutes les séductions, qui a vu se briser devant elle les poignards de la calomnie; aucun n'a jamais pu l'atteindre.
Madame Récamier est un exemple rare à citer; non pas que la calomnie l'ait toujours épargnée; mais ne faut-il pas que l'envie ait un aliment? Heureuse la femme contre laquelle le monstre se contente de lancer quelques traits sans portée!
Madame Récamier me fut présentée par M. de Narbonne; je la reçus quelquefois chez moi et je fus invitée à quelques-unes de ses assemblées. M. Récamier venait d'acheter l'hôtel de M. Necker. Ce fut le premier hiver où madame Récamier reçut, et sa maison fut de suite la plus brillante de cette époque.
Il n'était aucune personne distinguée ou par sa naissance ou par quelque talent qui n'enviât la faveur d'être admise chez elle. Mais cet empressement rendait sa société un peu trop nombreuse; la société de ce temps, au reste, était souvent un tout dont les parties n'avaient pas d'analogie entre elles, et ces assemblées étaient un peu comme l'habit d'Arlequin, composé de pièces rapportées.