Je citerai un concert auquel je fus invitée. Le jour en avait été assez mal choisi, car les acteurs de ce concert étaient ceux de l'Opéra. Il fallut attendre la fin du spectacle, attendre que les chanteurs fussent reposés, que leur toilette fût terminée; en sorte que ce concert commença lorsque raisonnablement chacun eût dû se retirer. Je ne parlerai pas de la musique, car, fatiguée d'être restée en cercle depuis dix heures jusqu'à minuit et demi, je fus heureuse de m'échapper dans l'instant de mouvement occasioné par l'arrivée des chanteurs.
Je ne connais rien de si froid que les réunions qui précèdent un concert qui se fait attendre. Ce même jour le grand salon de madame Récamier était occupé par un cercle immense de femmes qui pour la plupart ne se connaissaient pas, et n'avaient par conséquent aucun élément de conversation entre elles. Les hommes plus heureux étaient tous dans le salon qui précédait, et ce n'était qu'un très-petit nombre qui osait de temps en temps traverser cet immense aréopage féminin pour s'approcher de quelques-unes de nous. Placée entre madame Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et madame Michel, qui venait de se marier, ne connaissant ni l'une ni l'autre de ces dames, je fus réduite à écouter la causerie qu'elles commencèrent, quoique je me trouvasse en tiers entre elles. En vérité on aurait pu dire de cette conversation ce qu'on dirait d'un moulin qui irait à vide: j'entends le bruit, mais où est la farine? Adrien de Montmorency s'approcha de moi quelques instans, et fit à madame Michel son compliment sur son mariage. Ce persiflage, cette moquerie fine et spirituelle qu'on trouve souvent dans sa conversation, m'amusèrent un moment de cette longue soirée.
Après avoir parlé d'une grande réunion chez madame Récamier à Paris, je donnerai le détail d'une journée passée à Clichy-la-Garenne le printemps suivant, dans le château qu'elle habitait. Ce château appartenait autrefois au duc de Lévis. La France jouissait alors d'un de ces courts momens de repos que devaient bientôt interrompre des guerres longues et cruelles dans leur cours comme dans leurs résultats.
La paix au dehors, le gouvernement se montrait moins sévère au dedans pour l'observation des lois contre les émigrés. Tout annonçait pour l'Europe un avenir plus heureux. Les fêtes se succédaient; elles ne furent jamais aussi nombreuses, aussi brillantes qu'à cette époque. Celle dont je voudrais consacrer le souvenir semblait une véritable féerie. C'était dans ce lieu qu'il fallait voir madame Récamier; c'était à la campagne, au milieu des pauvres qu'elle habillait, qu'elle soignait, qu'on pouvait connaître son âme, plus parfaite encore que l'enveloppe charmante qui la renfermait. Je savais que ce jour-là il devait y avoir un grand nombre de personnes célèbres de la France et de l'Angleterre; je me décidai à y aller de très-bonne heure, j'arrivai à dix heures. Cette journée, destinée au plaisir, avait commencé, comme toutes les autres, pour madame Récamier, par l'accomplissement d'un devoir; elle était allée entendre la messe à l'église du village, avec madame Bernard, sa mère, et M. de La Harpe. Lorsque j'arrivai, elle en revenait, et nous demanda la permission d'aller s'habiller. J'allai pendant ce temps visiter l'église de Clichy, qui venait, comme toutes les autres, d'être rouverte aux fidèles, et qui attestait encore la fureur et le vandalisme révolutionnaires. Le club y avait tenu ses séances; elle avait ensuite servi d'asile aux pauvres; quelques fenêtres gothiques rappelaient seules sa destination primitive. L'autel n'avait encore pour ornemens que des fleurs; le prêtre qui célébra les saints mystères avait échappé par miracle aux massacres de l'Abbaye du 3 septembre. Le seul ornement sacré qui décorât l'église était un tableau représentant la bénédiction donnée par le père Lenfant aux prisonniers de l'Abbaye, tableau que madame Récamier avait fait exécuter d'après le récit du vénérable curé.
Revenue dans le salon, j'y trouvai M. de Narbonne, Camille Jordan, le général Junot et le général Bernadotte. Bientôt après arrivèrent Talma, et M. de Longchamps qui devait lire le Séducteur amoureux, pièce sur laquelle il désirait avoir l'opinion de M. de La Harpe, avant de la donner au comité du Théâtre-Français.
Nous vîmes ensuite arriver MM. de Lamoignon, Adrien et Mathieu de Montmorency, dont les noms illustres avaient cessé d'être pour eux une sentence de mort, et qui, ressuscitant en quelque sorte du milieu des ruines de la révolution, apportaient au nouveau régime leur élégance de mœurs, et ces formes françaises, qui appartenaient exclusivement autrefois à leurs nobles aïeux.
Enfin, arriva le général Moreau, et quelques momens après parurent M. Fox, lord et lady Holland, M. Erskine et M. Adair. Ainsi se trouvaient réunis des hommes de l'ancienne et de la nouvelle France, et des étrangers qui ne se connaissaient la plupart que de nom. Ils s'observaient avant de parler, et, malgré le talent de M. Narbonne pour animer et varier une conversation, ils étaient tous plus embarrassés les uns que les autres. Par bonheur pour eux, madame Récamier rentra bientôt. Elle s'avança vers M. Fox, et lui dit avec cette grâce qui la distingue si particulièrement: «Je suis heureuse, monsieur, d'avoir l'honneur de recevoir chez moi un homme qui n'est pas moins estimé en France qu'admiré en Angleterre: me permettrez-vous, ainsi que lord et lady Holland, de vous présenter mes amis?» Elle nomma alors toutes les personnes présentes, faisant quelque allusion au talent particulier de chacune, et bientôt la conversation devint générale.
Le déjeuner fut annoncé. Madame Bernard faisait les honneurs de la table de sa fille; madame Récamier était assise auprès de Fox et de Moreau, qui semblaient être tous les deux parfaitement à leur aise. Pour moi, un heureux hasard me plaça à côté de M. Adair, qui me transporta avec lui dans toutes les parties de l'Angleterre, d'une façon si piquante, et par des descriptions si animées, qu'il fit naître en moi un vif désir de connaître ce pays. Ce fut peu de temps après ce déjeuner, que je partis pour Londres. M. Adair parlait de son illustre ami avec un enthousiasme qui partait évidemment du cœur. Ses remarques sur les affaires de la France étaient si profondes et si judicieuses, que je ne pouvais trop admirer un politique qui connaissait si bien les hommes et les choses.
On ne s'attend pas que je rapporte mot pour mot toutes les choses ingénieuses et remarquables qui furent dites pendant deux heures que dura le déjeuner. On parla guerre et politique, littérature et beaux-arts. On compara l'Angleterre et la France; on essaya de caractériser le mérite respectif de chacun des deux peuples.
Fox et Moreau attirèrent surtout l'attention. On aurait dit deux amis qui se retrouvaient après une longue absence. Le premier joignait à l'esprit le plus aimable une grande verve de conversation et une gaîté franche et entraînante. Le second, simple et modeste, donnait son opinion avec tant de réserve, et il écoutait avec une complaisance si attentive, qu'il n'aurait pas eu besoin de sa brillante réputation pour le faire chérir de tous ceux qui l'approchèrent. Il dit avec une simplicité charmante à Erskine, qui venait de nous faire un éloquent précis de la cause de Thomas Payne, qu'il avait défendue sans succès: «J'aurais dû être aussi avocat, c'était le désir de ma famille; si je suis militaire, je dois m'en prendre en partie à la fortune et en partie à mes goûts; mais on est si peu maître du rôle qu'on jouera dans le monde, que ce n'est qu'à la fin de sa carrière qu'on peut réellement regretter son choix ou s'en applaudir.»