M. de La Harpe était assis auprès d'Erskine; tous les deux s'interrogeaient et se répondaient souvent, nous amusant par des saillies qui ne tarissaient pas. Lorsque M. de Narbonne tentait de rendre la conversation générale, chacun des convives cherchait à la fixer sur quelque point de l'histoire des autres. C'est ainsi que tour à tour on mit sur le tapis, on analysa et on applaudit la retraite fameuse de Moreau, les adresses de Fox au roi pour forcer Pitt à faire la paix; les discours d'Erskine sur le jury; l'administration de M. de Narbonne; le Cours de littérature de La Harpe; la vie publique et privée de Montmorency; la bravoure de Junot; les vers de Dupaty, etc.
Le café venait d'être servi lorsque nous entendîmes dans la cour un bruit de chevaux, et un instant après on annonça Eugène Beauharnais et son ami Philippe de Ségur. Jeune et vif, brillant de sa propre gloire et du reflet de celle de son beau-père, Eugène n'était nullement enivré de sa belle position. Vous pouviez aisément reconnaître, sous l'élégant uniforme des guides, le même jeune homme qui, quelques années auparavant, était apprenti menuisier, dans l'espoir peut-être d'aider un jour de son travail sa mère et sa sœur, et qui, dans un court espace de temps, transporté des plaines de l'Italie conquise aux pieds des Pyramides, était devenu le fils adoptif de l'homme qui attirait sur lui les yeux de toute l'Europe. S'avançant d'un air aimable vers madame Récamier, il la pria de vouloir bien lui permettre de témoigner son regret d'être arrivé si tard à une fête à laquelle il lui avait été si agréable d'être invité. Ensuite, s'approchant de M. Fox: «Je me flatte, dit-il, que je pourrai bientôt me dédommager auprès de vous, Monsieur, car je suis chargé par ma mère de vous accompagner à la Malmaison, et je ne précède que de quelques minutes les voitures qui doivent vous y conduire avec vos amis, aussitôt que vous pourrez vous arracher au charme qui vous arrête ici. J'aurai beaucoup de plaisir à vous servir de guide.» Il présenta alors M. de Ségur aux voyageurs; et touchant la main aux personnes de la société qu'il connaissait, il s'assit à table comme un soldat habitué aux repas précipités du premier consul. Quelques momens après nous nous levâmes, et la société se dispersa, chacun choisissant ses compagnons d'après son goût ou le hasard pour aller faire une courte promenade dans le parc. C'était autour de Fox et de madame Récamier que s'était formé le groupe le plus nombreux; mais bientôt Moreau s'empara seul de M. Fox, en le prenant sous le bras jusqu'au château.
En entrant dans le salon, madame Récamier désira donner aux illustres étrangers réunis chez elle, le plaisir d'entendre déclamer Talma. On sait à quel point cet admirable acteur pouvait se passer du prestige de la scène. Madame Récamier, par une attention ingénieuse, demanda de préférence des scènes imitées de Shakespeare. Talma commença par une scène d'Othello, et, comme dit si bien madame de Staël, il lui suffisait de passer sa main dans ses cheveux, et de froncer le sourcil pour être le Maure de Venise. La terreur saisissait à deux pas de lui, comme si toutes les illusions du théâtre l'avait environné. Il dit ensuite, à la prière de madame Récamier, le récit de Macbeth:
Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux
S'appelaient tour à tour, s'applaudissaient entr'eux,
S'approchaient, me montraient avec un rire farouche.
Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche.
Je leur parle, et dans l'ombre ils s'échappent soudain,
L'un avec un poignard, l'autre un spectre à la main;
L'autre d'un long serpent serrait son corps livide:
Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,
Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,
M'ont laissé pour adieu ces mots: Tu seras roi.
La voix basse et mystérieuse de l'acteur, en prononçant ces vers, la manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche comme la statue du Silence, son regard qui s'altérait pour exprimer un souvenir horrible et repoussant; tout était combiné pour peindre un merveilleux, nouveau sur notre théâtre, et dont aucune tradition ne pouvait donner l'idée. Il est impossible de ne pas confondre dans le même souvenir le récit fait par Talma, et la manière si frappante dont madame de Staël en a parlé.
Talma, après avoir charmé tous ceux qui étaient présens, partit pour une répétition à laquelle il était attendu. Les Anglais surtout ne pouvaient se lasser d'admirer les intentions de leur grand tragique, rendues ainsi par la double interprétation de Ducis et de Talma.
Après le départ de Talma, on fit de la musique; Nadermann et Frédéric exécutèrent un duo; on pria madame Récamier de chanter; elle se mit à sa harpe et chanta, en s'accompagnant, une jolie romance de Plantade. Est-il besoin que j'ajoute qu'on fut ravi de la voix de madame Récamier?
«En si agréable compagnie le temps passe vite.» Cette remarque fut faite par M. de Ségur, qui ajouta que les voitures du premier consul attendaient depuis une heure dans l'avenue. On se sépara: M. Fox et ses amis prirent congé de la belle châtelaine. Eugène et M. de Ségur suivirent MM. Fox et Adair.
Nous nous entretenions de nos hôtes anglais, lorsqu'on annonça la duchesse de Gordon et sa fille lady Georgiana, aujourd'hui duchesse de Bedford. La duchesse de Gordon était d'une aimable affabilité; mais quelques mots français, qu'elle estropiait avec l'accent anglais, contribuèrent peut-être autant à sa réputation que son rang. Qui n'a pas entendu vanter la beauté de sa fille? L'air virginal de cette belle Anglaise, la douceur et le charme de ses yeux et de ses traits, lui attiraient des hommages universels.
Ces dames entrèrent au moment où M. de Longchamp s'apprêtait à nous lire sa pièce; elles demandèrent à faire partie de notre aréopage, et l'auteur commença. Nous fûmes charmés de sa jolie comédie, et M. de La Harpe lui-même, juge ordinairement sévère, fit ses complimens à l'auteur. Il était occupé à commenter quelques scènes, lorsque la poésie fut obligée de faire place à une autre muse.